ANALYSES

Coup de massue sur le bitcoin : une opportunité pour repenser les monnaies numériques au service du développement réel

Interview
29 juin 2021
Le point de vue de Rémi Bourgeot
 


La crise existentielle que traverse le bitcoin, avec le tour de vis chinois et la volte-face d’Elon Musk, pointe le décalage entre la blockchain et les enjeux politico-économiques réels. La dernière phase d’euphorie, sur fond de défaut de compréhension technique, a été accentuée par les politiques monétaires de gestion de crise. Par-delà cette exubérance inhérente à sa définition, le crash du bitcoin doit permettre de recentrer la réflexion sur la mise au point de monnaies numériques favorables au développement. Il s’agit de capitaliser, de façon désormais raisonnée, sur les pistes expérimentales ouvertes par les monnaies numériques existantes. C’est l’enjeu des projets de monnaies numériques des banques centrales en particulier, à condition qu’elles permettent la mise en place de nouveaux outils de politique économique. Le point avec Rémi Bourgeot, économiste et chercheur associé à l’IRIS.

Interdiction de vente de services liés aux cryptomonnaies, bannissement du minage dans le Sichuan, la Chine donne ces derniers mois un coup de frein au bitcoin malgré le fait qu’elle réalise 65 % des opérations mondiales. Comment interpréter cette décision ? Le bitcoin peut-il se maintenir malgré les actions de la puissance chinoise ?

Les cryptomonnaies se définissent avant tout par leur niveau extrême de décentralisation. Elles ne reposent sur aucune institution, ni publique ni privée, mais sur une sorte de manifeste instituant une architecture de création (« minage ») et d’échange. Le bitcoin est par ailleurs limité dans son rythme de création et son montant total à terme, qui a été fixé dès son origine. Il n’est donc simplement pas raisonnablement construit pour répondre aux besoins monétaires usuels d’une économie. Sa dimension expérimentale est certes passionnante, mais son exubérance spéculative ne relève pas d’un détail ni d’un défaut de jeunesse. Elle est inhérente à sa définition même. Puis elle s’est trouvée largement amplifiée par les politiques des banques centrales visant à inonder les marchés de liquidités sans limites, en guise de politique de crise quasi permanente.

L’architecture sous-jacente du bitcoin, la blockchain, est difficile à contrôler par les autorités gouvernementales, quelles qu’elles soient, du fait du niveau extrêmement élevé d’anonymat qui entoure les transactions. Cet anonymat se prête parfaitement aux divers trafics, en plus des diverses questions de stabilité financière. Les États peuvent davantage intervenir pour circonscrire les entreprises qui proposent officiellement des services liés au bitcoin ainsi que l’activité de minage, que l’on peut indirectement détecter en raison des ressources informatiques et énergétiques considérables qu’elle requiert. Cela soulève d’importants problèmes de droit et de respect des libertés que les législateurs ont du mal à appréhender en raison du mur de compréhension technique.

Il n’est donc pas étonnant que la Chine prenne cette initiative. Cela ne signifie pas pour autant qu’une large partie des questions soulevées par les cryptomonnaies ne concerne pas l’ensemble des États, notamment démocratiques. La Chine contraint le minage, par ce que cela y est faisable, dans une certaine mesure, et parce que, effectivement, elle concentre une proportion phénoménale de cette activité sur son territoire.

Plus encore que l’alternance d’explosions et d’effondrements des cours, c’est ainsi l’idée même d’un engouement trop généralisé qui pose problème aux divers États. Avant le crash récent, le bitcoin n’avait jamais fait l’objet d’une telle ferveur. Sur un autre plan, on a observé, à partir de 2019, une réaction inquiète aux projets de lancement d’une monnaie numérique par Facebook. L’objet de la colère était dans ce cas identifié, d’autant plus que le géant numérique entend gagner la confiance des utilisateurs en garantissant une stabilité par rapport aux grandes devises. La situation est bien plus compliquée en ce qui concerne le bitcoin du fait de l’absence d’institution sous-jacente.

Le 9 juin, le bitcoin a été adopté comme monnaie légale au Salvador, une première mondiale pour la cryptomonnaie. Ce projet peut-il avoir un avenir durable au sein de ce pays ? Peut-il faire des émules ?

L’usage d’une monnaie sans lien avec l’économie nationale, qu’il soit direct ou au moyen d’une parité monétaire, est en général catastrophique, en particulier pour les pays en développement, sauf à jouir d’une rente liée aux hydrocarbures ou d’un statut financier très particulier dans les flux de capitaux internationaux, comme c’était déjà le cas de Hong Kong et Singapour pendant leur émergence. On pense évidemment au phénomène tragique de dollarisation de nombreuses économies en développement depuis les années 1980 en Amérique latine, jusqu’au Liban plus récemment.

Quand la (crypto-)monnaie en question connaît en plus des variations extrêmes et totalement incontrôlées par rapport à toutes les devises mondiales, les décisions qui visent à en généraliser l’usage sont d’autant plus inquiétantes. Le Salvador ne dispose pas de monnaie nationale, mais utilise actuellement le dollar américain. L’institution supplémentaire du bitcoin répond peut-être à des besoins pratiques, mais relève probablement aussi d’une stratégie qui vise à créer, en visant les flux souterrains, une rente de situation qui se rapprocherait plutôt de celle des paradis fiscaux, un club très fermé.

Du point de vue du développement économique et humain, les projets de monnaies numériques des banques centrales sont bien plus prometteurs que le bitcoin, en particulier pour les pays émergents. Ils permettront à la fois d’accroître la stabilité financière et de mettre en œuvre des politiques de financement du développement bien plus ambitieuses et ciblées.

Après avoir accepté puis refusé les règlements en bitcoin, Elon Musk semblerait de nouveau favorable aux paiements en cryptomonnaie, sous conditions. Le bitcoin pourrait-il réellement s’imposer comme monnaie au cœur des transactions des grandes multinationales ?

Il faut distinguer la question de la fixation des prix et de la transaction de règlement. Au vu des montagnes russes que connaît le cours du bitcoin, aucune entreprise industrielle n’irait véritablement fixer un quelconque prix de vente en bitcoins. La seule question qui puisse se poser est celle du règlement. En raison de ces variations justement, cela reste toutefois difficile à mettre en œuvre, de la même façon que les compagnies aériennes ont tendance à demander des paiements en dollars dans les pays dont la monnaie connaît des variations trop brutales, même lorsque celle-ci est échangeable sur les marchés. Par ailleurs, dans le cas de Tesla, le bilan environnemental désastreux du bitcoin peut aller jusqu’à annuler l’attrait que peut représenter l’achat d’un véhicule électrique en la matière, s’il est réglé au moyen de la cryptomonnaie.

De plus, au-delà du cas chinois, la menace réglementaire est très forte si l’on estime que les législateurs ici et là parviendront à faire le tour du sujet. Elon Musk est un ingénieur-entrepreneur de génie sur qui repose aujourd’hui une partie très substantielle de l’avenir industriel des États-Unis. Il peut naturellement se permettre ces volte-face, qui sont sa marque de fabrique. Ce faisant, il égratigne la politique wall-streetienne des banques centrales, dont la politique de crise quasi permanente alimente, sous couvert de refinancement de la dette publique, de phénoménales bulles financières et immobilières.

Le seul moyen de sortir de cette impasse consisterait en une réforme monétaire qui remettrait la question du développement économique au centre du jeu des banques centrales. À l’opposé des cryptomonnaies, les projets de monnaie numérique publique peuvent aider à créer un lien plus direct entre les citoyens et les institutions monétaires, à mettre en œuvre des moyens beaucoup plus efficaces de relance tout en modernisant notre système financier aujourd’hui à bout de souffle. Le bitcoin n’est simplement pas la solution à ce problème. Il aura contribué à ouvrir de nouvelles pistes de réflexion passionnantes sur les transactions numériques, mais il constitue aujourd’hui bien plus un problème supplémentaire qu’une solution.
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