ANALYSES

Législatives, relations avec les États-Unis… Israël dans l’impasse ?

Interview
6 avril 2021
Le point de vue de Didier Billion


De nouvelles élections législatives viennent de se tenir en Israël sur fond de manifestations anti-Netanyahu et de protestations contre la réduction des libertés individuelles du fait de la crise sanitaire. Qu’est-ce que ces évènements nous disent de la société israélienne ? Et alors que l’administration étasunienne vient de changer, qu’est-ce que cela signifie pour Israël et son futur gouvernement ? Le point avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

Les élections législatives du 23 mars se sont à nouveau terminées dans l’impasse, Israël ne connaissant toujours pas l’identité de son prochain Premier ministre et la nature de son prochain gouvernement. Quelles leçons doit-on tirer de ces élections législatives et du système politique israélien ?

Rappelons tout d’abord que ces élections législatives anticipées étaient les quatrièmes organisées en deux ans. Celles du 23 mars ont été convoquées suite à l’incapacité de la Knesset, le Parlement israélien, à voter le budget national avant la fin du mois de décembre 2020. Mais le Premier ministre sortant, Benyamin Netanyahou, n’a toujours pas de majorité à l’issue de ce nouveau scrutin.

Si finalement les rapports de force qui structurent la vie politique israélienne n’ont pas connu de bouleversements notables, il faut néanmoins souligner la confirmation de sa tendance à la droitisation, à l’extrême droitisation serait-il même plus exact de dire.

Sur les 120 députés qui composent la Knesset, 72 sont de droite et d’extrême droite toutes tendances confondues, les gauches palestiniennes et sionistes n’arrivant pour leur part que péniblement à un total de 18 sièges.

Rappelons que depuis 2001, aucun gouvernement de gauche ou de centre gauche n’est parvenu à présider aux destinées du pays et que nous sommes désormais loin de l’époque où, lorsque Rabin parvenait au pouvoir en 1992, la gauche sioniste à elle seule – Parti travailliste et Meretz – remportait 56 sièges, alors que ces deux partis n’en ont plus que 11 désormais.

Ce qui s’avère singulièrement inquiétant, c’est que Netanyahou, lui-même peu connu pour son progressisme, est sous la pression de groupes racistes et fascisants. Le plus emblématique reste évidemment l’entrée à la Knesset de députés suprémacistes, dont les lointains prédécesseurs se réclamant de Meir Kahane avaient été bannis de la Knesset en raison du racisme qu’ils proféraient dans les années 1980.

Cette situation correspond à une profonde évolution sociologique de la société israélienne. Trois facteurs se conjuguent en effet permettant de comprendre l’hégémonie des forces de droite et d’extrême droite : croissance continue de la population sioniste religieuse et ultra-orthodoxe tout d’abord, persistance du vote populaire sépharade en faveur du Likoud contre les élites ashkénazes censées voter à gauche ensuite, composante importante des juifs venant de l’ex-URSS qui est avant tout nationaliste enfin. Singulières synergies qui permettent de saisir la situation actuelle.

C’est dans ce contexte que si le Likoud de Benyamin Netanyahou parvient à nouveau à se trouver en tête (30 sièges, en perte néanmoins de 6 sièges par rapport au dernier scrutin), le score de son parti ne lui permet pas de constituer un gouvernement sans recourir à des tractations peu ragoûtantes dont il est un orfèvre, excellant dans le rôle du populiste prompt à faire toutes les promesses nécessaires et à se constituer des clientèles ad hoc. Il lui faudra pour y parvenir composer notamment avec les ultra-orthodoxes (16 sièges) et les sionistes religieux de Naftali Bennett (7 sièges). À ce jour, il manque toutefois 2 sièges au bloc des partis susceptibles de le soutenir (59 sièges) pour parvenir à la majorité parlementaire absolue.

Un dernier mot sur l’ex-Liste unie, créée en défense des intérêts des Palestiniens d’Israël, qui avait 15 élus dans le parlement sortant et qui ne parvient qu’à faire élire 6 députés en 2021 en raison des divisions qui l’ont percuté et qui ont considérablement accru l’abstention au sein de cette composante palestinienne de l’électorat israélien. À l’initiative de la rupture avec ses alliés communistes, nationalistes ou libéraux, Mansour Abbas, islamo-conservateur assumé, porte la responsabilité de cette situation et semble bien décidé à se servir de ses 4 députés pour tenter de jouer le rôle de variable d’ajustement permettant à Benyamin Netanyahou de parvenir à s’assurer d’une courte majorité à la Knesset.

Le fait qu’un islamiste puisse sauver la mise au Premier ministre sortant en dit long sur la décomposition du système politique israélien. Dans une démocratie digne de ce nom, un parti de gouvernement qui échoue à quatre reprises dans les urnes serait en effet fondé à laisser la place.

Pour terminer sur ce rapide tableau, soulignons l’extrême cartellisation du paysage politique israélien puisque 12 formations sont présentes au sein du parlement et que 10 d’entre elles ont gagné plus ou moins 7 sièges chacune.

Vastes manifestations anti-Netanyahu inculpé pour corruption dans trois affaires, protestations contre la réduction des libertés individuelles sur fond de crise sanitaire…, qu’est-ce que ces évènements disent de la société israélienne ?

En effet, en dépit de ce qui se déroule au niveau électoral, une partie de la société israélienne reste mobilisée contre Benyamin Netanyahou, ce qui se traduit par de multiples manifestations depuis maintenant une quarantaine de semaines. Si ces mobilisations sont dynamiques et hautes en couleur, elles ne parviennent cependant à rassembler que quelques milliers de manifestants.

Le ferment de ces protestations réside avant tout dans les affaires qui affectent le Premier ministre. Pour mémoire, Benyamin Netanyahou est sous le coup de trois affaires de fraude et de corruption, en attente d’un probable quatrième dossier à venir, qui sont instruites par la justice et dont les procès devraient commencer en ce mois d’avril. Cette situation est jugée insupportable par une partie de la société qui reste pourtant très minoritaire. En effet, l’électorat de droite et d’extrême droite, dont nous avons montré qu’il structurait désormais le paysage politique, reste convaincu que la justice est infiltrée et gangrénée par des gauchistes et qu’il convient donc de continuer à soutenir Benyamin Netanyahou pour lui conférer une légitimité populaire.

À l’instar de nombreux autres pays, les effets sociaux et économiques de la crise pandémique n’ont pas réussi à ce stade à générer une résistance sociale organisée, alors que la société israélienne est taraudée par les très fortes inégalités sociales et une pauvreté de masse – parmi les plus fortes au sein de l’OCDE – amplifiées par les effets de la crise actuelle.

Il est enfin frappant de constater que ce qu’il était convenu d’appeler il y a encore quelques années le « camp de la paix » est désormais quasi inexistant en termes de capacité de mobilisation. Il est ainsi symptomatique que les questions afférentes au règlement du dossier palestinien n’aient absolument pas été abordées au cours de la campagne électorale et qu’elles soient actuellement, de facto, un point mort de la vie politique israélienne.

Ainsi, les mouvements de protestation pâtissent de leur incapacité à construire à ce jour un débouché politique alternatif susceptible de s’imposer sur l’échiquier partisan. Le plébiscite personnel, pour ou contre Benyamin Netanyahou, a écrasé toutes les autres questions, à commencer par celle de la paix.

Alors qu’Israël entretenait d’excellentes relations avec les États-Unis sous l’ère Trump, comment devraient évoluer les relations entre les deux pays, les États-Unis étant désormais dirigés par un Joe Biden qui a mis en avant la défense des droits humains ?

Il est certain que la relation avec les États-Unis est devenue plus complexe avec l’élection de Joe Biden. Inutile de revenir sur la politique de soutien et d’alignement inconditionnelle sur Benyamin Netanyahou qu’avait mise en œuvre Donald Trump. Notons que le premier entretien téléphonique entre le président états-unien et le Premier ministre israélien a seulement eu lieu le 17 février, long délai qui a certainement inquiété ce dernier, habitué à plus de considération et de célérité de la part des États-Unis.

Inquiétude d’autant plus motivée que Washington a réaffirmé sa recherche d’une solution à deux États, qualifié les colonies israéliennes d’illégales, et donc signé la mort du plan que Donald Trump avait annoncé comme le « deal du siècle ». Il y a probablement dans les cercles décisionnels proches de Biden le sentiment confus que le soutien inconditionnel à l’État d’Israël devient en partie contradictoire avec le soutien inconditionnel à son Premier ministre actuel. Dans le même temps, Kamala Harris a annoncé la reprise des contacts avec les dirigeants palestiniens, la réouverture de la mission palestinienne à Washington et la réactivation de la participation financière des États-Unis à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). A contrario, Joe Biden a expliqué qu’il ne reviendrait pas sur la décision du transfert de l’ambassade états-unienne à Jérusalem, mais allait rouvrir le consulat à Jérusalem-Est, signal de la reconnaissance de la ville trois fois sacrée comme capitale de l’État d’Israël, mais possibilité de la reconnaître aussi comme capitale d’un État palestinien, si ce dernier venait à voir le jour, ce qui nécessitera beaucoup plus que des signaux, aussi positifs fussent-ils. Il semble néanmoins que le dossier israélo-palestinien ne soit pas considéré à ce stade comme une priorité politique pour la nouvelle administration.

En dépit de ces réelles évolutions, je ne suis pas pour ma part persuadé que ce sera la défense des droits humains qui constituera l’alpha et l’oméga de la politique des États-Unis dans les quatre ans à venir. Sur la question qui nous intéresse ici, une partie des enjeux va se concentrer au cours des mois prochains sur la question de la Cour pénale internationale (CPI) dont la Palestine est membre depuis 2015. Nous savons en effet que cette juridiction internationale s’est déclarée compétente et a décidé d’ouvrir une enquête sur trois dossiers ayant trait aux territoires palestiniens depuis 2014. Le premier a trait aux crimes commis lors de la guerre de Gaza en 2014, le deuxième sur la répression de la marche du retour en 2018 qui a fait 200 morts et des milliers de blessés dont beaucoup handicapés à vie, le troisième enfin portant sur la colonisation juive en Cisjordanie elle-même puisque la Convention de Genève interdit de modifier la démographie d’un territoire occupé. Ce dernier point constitue le sujet le plus sensible pour l’État d’Israël puisqu’il est consubstantiel à son mode de fonctionnement et à ses objectifs.

Cette enquête de la CPI va devenir un enjeu fondamental dans les mois, et probablement les années, à venir. C’est sur celui-ci que nous pourrons constater, ou non, si la position de l’administration Biden marque une véritable rupture avec la précédente en respectant l’indépendance de la juridiction internationale, tout en sachant que ni les États-Unis ni Israël n’ont jamais ratifié cette convention.

 
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