ANALYSES

La question kurde au cœur des tensions turco – états-uniennes

Tribune
19 février 2021
 



Ces derniers jours les tensions se sont accentuées en Irak entre la Turquie et les forces kurdes du PKK. Ces derniers évènements devenant un point de crispation entre la nouvelle administration américaine et la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. Le point sur la situation régionale avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, en charge du Programme Moyen-Orient/Afrique du Nord.

Quelle est la situation actuelle dans la région kurde, alors que les tensions entre les Kurdes et la Turquie s’accentuent ?

Il est nécessaire, tout d’abord, de préciser et de distinguer les termes pour ne pas céder aux simplifications. Il y a aujourd’hui des tensions extrêmement vives et préoccupantes entre l’armée turque et le PKK. Or, les Kurdes ne sauraient être réduits au seul groupe politico-militaire qu’est le PKK et il convient donc de ne pas procéder par des amalgames qui, au final, ne permettent pas de comprendre la situation. En outre, la question kurde ne se pose pas politiquement de la même façon en Irak, en Syrie, en Turquie ou en Iran, même s’il existe effectivement un sentiment identitaire kurde qui dépasse les frontières.

La situation la plus préoccupante ces derniers jours se décline en Irak. Depuis plusieurs semaines, l’armée turque conduit une suite d’opérations militaires dans le nord du pays, principalement dans la région de Kandil, où sont installées les bases logistiques du PKK. On peut d’ailleurs supposer que lors de sa visite à Ankara au mois de décembre dernier, le Premier ministre irakien, Mustafa Al-Kazimi, a abordé cette question lors de ses entretiens avec les dirigeants turcs. On constate depuis lors une recrudescence desdites opérations militaires. La région concentre ces derniers jours les tensions en raison d’une énième opération militaire turque et de la mort de treize prisonniers turcs de longue date. La Turquie accuse le PKK de les avoir froidement assassinés, or les Kurdes du PKK répliquent que c’est dans le cadre des bombardements turcs qu’ils ont trouvé la mort.

En Syrie, la configuration est différente. Il n’y a pas actuellement de manœuvres militaires turques d’aussi forte intensité qu’en Irak, même si depuis l’été 2016 les six interventions militaires turques dans le nord du pays ont principalement été dirigées contre des forces nationalistes kurdes organisées par le PYD (Parti de l’union démocratique). De plus, l’armée turque occupe une partie du nord du pays, région de peuplement kurde important.

En Turquie, après une phase de négociations entre les autorités turques et le PKK initiée à la fin de l’année 2012, le conflit armé, démarré en 1984, a violemment repris en 2015. Depuis lors, on peut constater un relatif affaiblissement des capacités militaires du PKK en Turquie. Le gouvernement turc mène un combat sans merci à son encontre, ainsi que contre le parti légal et parlementaire, le HDP (Parti démocratique des peuples), soutien à la cause kurde en Turquie.

Pour résumer, il y a, a minima, trois situations à différencier, avec un point commun : la lutte implacable des autorités turques contre le PKK et ses affidés.

Allons-nous vers une crise diplomatique entre Washington et Ankara ?

On constate que depuis quelques jours, les relations entre Ankara et Washington se sont compliquées en raison de l’exacerbation de plusieurs sujets de contentieux.

Le premier concerne la Syrie. Les autorités turques reprochent très fréquemment aux États-Unis de soutenir les forces kurdes liées au PYD, Ankara considérant ce dernier comme la franchise locale du PKK, donc comme une organisation terroriste.

Le second point de contentieux est celui de la question des S-400, des missiles antimissiles russes achetés puis déployés sur le territoire turc depuis juillet 2019, sans pour autant qu’ils ne soient activés depuis lors. Les États-Unis condamnent cet achat, craignant que ces S-400 parviennent à percer le fonctionnement des chasseurs états-uniens F-35 et de leur équipement de haute technologie. Washington considère que c’est une question d’autant plus problématique que la Turquie est membre de l’OTAN.

Malgré ces contentieux, Erdogan avait bénéficié d’une sorte de mansuétude de la part de Donald Trump. En octobre 2019, par exemple, l’opération « source de paix » avait été mise en œuvre quelques jours après que Trump ait déclaré retirer les troupes états-uniennes de Syrie, ce qu’il n’a en réalité pas fait totalement. À l’époque, suite à un long entretien téléphonique entre les deux présidents, Trump avait de facto accordé son feu vert à Erdogan pour qu’il intervienne militairement dans le nord de la Syrie. Aujourd’hui, les relations turco – états-uniennes sous la présidence Biden pourraient s’avérer plus compliquées pour Ankara et la Turquie va probablement bénéficier d’une marge de manœuvre plus étroite. Rappelons que le nouveau président états-unien, bien avant le début de la campagne électorale aux États-Unis, avait, dans un long entretien au New York Times fin 2019, évoqué Erdogan comme un « autocrate », expliquant qu’il ferait tout ce qui était en son possible pour aider les forces d’opposition à se débarrasser de lui légalement. Joe Biden sera beaucoup moins ouvert que son prédécesseur à de bonnes relations avec la Turquie.

Nous sommes aujourd’hui dans un moment de test. Biden vient de prendre ses fonctions et chacun essaie de jauger son interlocuteur pour savoir jusqu’où il peut aller, c’est ce qui permet de comprendre l’aggravation des tensions ces derniers jours. À la suite de la découverte du corps des treize ressortissants turcs, le département d’État américain a dit qu’il condamnait leur mort, « si les informations étaient confirmées », déclaration néanmoins atténuée un peu plus tard par Antony Blinken lui-même. Ces quelques mots venaient donc remettre en cause la version officielle des autorités turques. La Turquie y a vivement réagi accusant les États-Unis de soutenir les terroristes du PKK. Bien que nous ne soyons pas dans une crise diplomatique à proprement parler, nous avons affaire à un moment de fortes turbulences.

Au-delà de ces questions, il faut se rappeler que l’alliance politique qui dirige aujourd’hui la Turquie est composée du parti de Recep Tayyip Erdogan (Parti de la justice et du développement) et du parti d’extrême droite le MHP dirigé par Devlet Bahceli (Parti d’action nationaliste). Ce dernier fidèle à son histoire et son programme ultranationaliste en rajoute dans les attaques contre les États-Unis. Ces tensions vont ainsi s’inscrire dans la durée, mais elles ne devraient pas se transformer en rupture. Le dossier des S-400 sera certainement le principal point de discorde entre les deux pays dans les semaines et mois à venir, mais chacun sait jusqu’où ne pas aller.

Quelles sont les perspectives ? Pouvons-nous craindre une aggravation de la situation entre la Turquie et le PKK ?

Il y a un risque d’aggravation dans les jours et peut-être dans les semaines à venir. La question kurde est une question existentielle pour Ankara et son défi principal. Le PKK reste considéré comme l’ennemi public numéro 1 du pays par les autorités turques. L’erreur de ces dernières est pourtant de penser pouvoir éradiquer le PKK militairement. Malgré les coups qu’il encaisse, le PKK trouvera en effet toujours les moyens de recruter de nouveaux militants. La preuve en est qu’il est plus puissant aujourd’hui qu’il ne l’était en 1984, année du début de sa lutte armée contre la Turquie. Une gestion purement militaire du conflit ne permettra pas d’aboutir au résultat escompté par les autorités d’Ankara.

Il faut revenir à une ou des options politiques donc à un processus de négociation. On se souvient qu’il y en avait déjà eu un entre fin 2012 et l’été 2015, ce qui indique qu’à l’époque la Turquie était capable de discuter avec une organisation qu’elle qualifie pourtant de terroriste.

Le HDP, parti légal parlementaire, subit depuis plusieurs années une répression très forte de la part d’Ankara. Son ancien président, Selahattin Demirtaş, est en prison depuis novembre 2016. Ces derniers jours, plus de 700 arrestations de militants, de cadres, de responsables du parti ont eu lieu. Le HDP est accusé d’être la façade du PKK. Il y a certes de fortes relations et connexions entre les deux, mais il est erroné de le réduire à une organisation de type terroriste ou de soutien aux terroristes.

C’est en fait l’expression d’une dialectique assez classique entre un groupe légal et une organisation politico-militaire qui s’est déjà produite dans de nombreux pays. En Espagne, il y eut le même cas de figure entre le parti basque Batasuna, organisation politique légale, et l’ETA, qualifiée de terroriste. De même, en Irlande, entre le Sinn Féin et l’IRA, l’armée républicaine irlandaise, qualifiée de terroriste par les autorités britanniques. Dans chacun de ces cas, c’est une solution politique qui a prévalu.

Dans le cas turc, si l’on veut se donner les moyens de régler ce défi, il faut remettre le politique au centre de la problématique et relancer les négociations. C’est la seule voie qu’il faut tenter d’ouvrir par tous les moyens, sinon les combats continueront et aucune solution ne pourra être mise en œuvre.
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