ANALYSES

Méditerranée orientale : pourquoi la Grèce et la Turquie ont finalement opté pour le dialogue

Presse
24 septembre 2020
Interview de Didier Billion - France 24
La tension semble être un peu retombée en Méditerranée orientale, depuis que la Grèce et la Turquie se sont dites prêtes à entamer des « pourparlers exploratoires ».  Comment analysez-vous cette annonce, et comment expliquez-vous cette désescalade ?

Il est indéniable qu’il y a une baisse des tensions entre Grecs et Turcs, avec plusieurs déclarations qui vont dans le sens d’une désescalade et l’acceptation du principe d’une négociation. Pour autant, il faut rester prudent et ne pas crier victoire trop rapidement, car nous savons que le processus de dialogue ne fait que commencer. Il faudra surtout qu’il aille à son terme, ce qui n’est pas gagné, tant les contentieux entre les deux pays sont multiples et complexes. Toujours est-il qu’Ankara et Athènes ont semble-t-il bien compris qu’ils ne pouvaient continuer ainsi dans la voie stérile de l’escalade et de l’invective. Par ailleurs, certains responsables politiques ont joué un rôle positif pour faire retomber la tension. Je pense principalement à la chancelière allemande Angela Merkel qui a sans cesse maintenu le fil avec chacun des protagonistes et multiplié les initiatives qui ont certainement contribué à ce changement d’atmosphère. Il ne faut pas non plus négliger le rôle joué par l’Otan, et donc en filigrane par les États-Unis, qui n’avait guère envie de voir deux de ses membres continuer à s’échanger des noms d’oiseaux de part et d’autre de la mer Égée. C’est donc la conjonction de tous ces éléments qui a mené à cette désescalade. On doit se féliciter de la nouvelle séquence qui s’est ouverte, parce que l’on était dans une période de tensions préoccupantes avec un risque de dérapage en mer. Il faut maintenant espérer que cette séquence puisse se consolider et permettre l’ouverture de véritables négociations.

Finalement, n’était-ce pas là, l’objectif recherché par le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui en bombant le torse cherchait à attirer la Grèce à la table des négociations ?

Il y avait clairement une volonté des Turcs de parvenir à des négociations, mais pas dans n’importe quelles conditions. Ils ont instauré un rapport de force qui leur permet aujourd’hui d’accepter le jeu de la négociation. Le président Recep Tayyip Erdogan, qui ne fait pas toujours prévaloir les usages diplomatiques, a parfaitement compris, avec ses conseillers, que la Turquie ne pouvait pas avoir gain de cause sur toutes ses revendications en Méditerranée. Depuis le mois d’août, le président turc a d’ailleurs soufflé le chaud et le froid, en livrant tantôt des discours vindicatifs et des postures belliqueuses, et tantôt des propos aux tonalités plus conciliantes, y compris devant le parlement turc, évoquant la voie de la négociation pour résoudre cette crise. Finalement, dans cette affaire, dans laquelle personne ne veut perdre la face, chacun a montré ses muscles, que ce soit la Turquie, la Grèce, avec certains discours du Premier ministre, Kyriakos Mitsotakis, qui étaient du même ton que ceux du président turc, ou encore la France, qui a voulu brusquer les choses. Il ne faut pas être dupe : au-delà de ces questions d’ego, il faut retenir qu’une voie nettement plus positive a été ouverte.

Tout au long de cette crise, la France et l’Allemagne auront adopté des stratégies très distinctes. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a une réelle divergence d’appréciation, de compréhension et de perception de ce qu’est la Turquie aujourd’hui entre Paris et Berlin sur ce dossier. L’Allemagne réprouvait de façon claire et nette la stratégie du bras de fer à l’encontre de la Turquie, et ce pour plusieurs raisons. Angela Merkel a une volonté de maintenir un lien étroit de dialogue avec la Turquie, tout en n’hésitant pas à condamner les manquements du pouvoir turc et les atteintes aux droits de l’Homme dans le pays. C’est elle qui était en première ligne pour négocier avec Ankara lors de la crise des réfugiés en 2016. Il ne faut pas non plus oublier que l’Allemagne compte une importante communauté germano-turque qui influence les rapports entre les deux pays. Une autre raison est plus structurelle : pendant plusieurs décennies l’Allemagne avait concentré toute son énergie à sa reconstruction économique, et il était souvent reproché de ne pas prendre suffisamment ses responsabilités en matière de politique étrangère. Or nous ne sommes plus dans cette période et Berlin est décidé à jouer pleinement son rôle international, que ce soit sur la scène européenne ou internationale. C’est ce que fait Angela Merkel, avec ses méthodes de conciliation et de dialogue, et ce avec une certaine réussite, précisément sur ce dossier, où sa stratégie est radicalement différente de celle adoptée par Emmanuel Macron. Ce dernier a cherché à instaurer un rapport de force assumé avec Recep Tayyip Erdogan pour une série de raisons, notamment parce qu’il y a plusieurs contentieux qui  se sont aggravés avec la Turquie, précisément autour de la question libyenne. Ce n’est pas en haussant le ton que l’on fera peur au président turc, cela ne fonctionnera pas, car malgré les divergences avec Ankara, rien ne peut remplacer la voie de la négociation, difficile mais nécessaire, et Angela Merkel a eu raison sur ce point.
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