ANALYSES

Chine, PAC, vieillissement : les nouveaux défis de l’agriculture

Presse
13 mars 2020
L’Union européenne est aujourd’hui confrontée à la question toujours délicate de son budget. Quels sont les grands enjeux de cette négociation pour la PAC ? Où en est-on aujourd’hui des accords de libre-échange tant redoutés par une partie du monde agricole ?

Dans l’édition 2020 du Déméter, nous avons tenu à faire un point sur les dynamiques de l’Europe au sein de la mondialisation agricole afin d’observer les scénarios mais aussi les singularités et les solitudes dans ce contexte. Pour le dire autrement, la série d’articles proposés interroge non pas tant le potentiel de l’agriculture et du secteur alimentaire européen, mais la volonté de l’Europe de jouer un rôle dans le paysage agricole mondial. A plus forte raison qu’elle se demande même si, pour son avenir, il est pertinent d’avoir à domicile, sur le continent, une politique agricole commune. Il peut être étonnant de voir l’Union européenne désarmée au sens stratégique du terme sur le sujet agricole au moment où de nombreuses puissances dans le monde misent sur ce secteur et accélèrent leurs investissements, tant nationaux qu’internationaux.

Il faut comprendre que l’UE a longtemps été prudente et très mesurée sur les accords de libre-échange bilatéraux (ALE) avant d’en devenir l’un des promoteurs les plus actifs sur la scène internationale. L’Union a d’abord été plus occupée à agrandir son marché intérieur avant de porter ses yeux sur le commerce extérieur. D’ailleurs, la multiplication des ALE, au niveau mondial, s’observe depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994. Leur développement semble depuis irrésistible : en septembre 2019, on comptait 291 accords commerciaux régionaux de libre-échange dans toutes les régions du monde ! L’Espace économique européen (EEE), qui rassemble l’UE et l’Association européenne de libre-échange (AELE, incluant l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse), est aujourd’hui partie prenante de 67 de ces ALE.

Le nombre d’ALE dans le monde continue donc d’augmenter et cette tendance a, semble-t-il, encore de beaux jours devant elle. C’est pour cela qu’il est important de comprendre l’état des lieux de l’engagement de l’UE envers le bilatéralisme commercial, exercice difficile mais réalisé par Tancrède Voituriez dans son chapitre du Déméter 2020, « l’Europe maîtrise-t-elle ses accords de libre-échange agricole ? ». Je pense que l’absence de vision commune et stratégique de l’UE sur sa politique commerciale est très préjudiciable, à l’image du manque de stratégie et de vision à long-terme dont souffre la Politique agricole commune, l’une des politiques les plus intégrées de l’Union. Ces deux politiques européennes centrales, commerciale et agricole, ne doivent pas être envisagées indépendamment l’une de l’autre. Il faut à la fois donner un cap précis et rigoureux à la PAC, notamment pour les acteurs économiques, mais aussi veiller à ce que cette vision soit alignée sur la politique commerciale.

Il n’y a pas de sens à avoir d’un côté une politique agricole commune et de l’autre une politique commerciale extérieure, voire même une politique étrangère extérieure, qui soient toutes dissociées. Le manque de synergies entre les politiques européennes est à la fois gênant pour les politiques en elles-mêmes mais brouille aussi les cartes pour les partenaires internationaux. Cela favorise la concurrence des autres puissances qui jouent sur l’atomisation des positions européennes. L’autre problème, c’est que parfois les politiques européennes fonctionnent trop en « silo ». Or, pour que l’Europe dans la mondialisation agricole puisse exprimer ses atouts il faut demain, encore plus qu’hier, avoir une vision large et géopolitique.

Parmi les tendances à suivre au cours de la prochaine décennie, vous soulignez l’importance croissante de la Chine dans le paysage agricole mondial. Comment cela se matérialise-t-il ? Quel peut-être l’impact du coronavirus ?

On observe depuis quelques années que la Chine retrouve sa place au cœur des affaires mondiales. C’est la marche en avant de la sino-mondialisation contemporaine. Ce pays n’est plus dans l’émergence ou la réémergence, c’est dorénavant une puissance qui s’assume et qui innove, chantre d’un capitalisme hybride associant un État stratège et autoritaire et des entreprises soumises à son arbitrage politique. Ce retour très net concerne aussi les questions agricoles et alimentaires : ce pays qui représente 20 % de la population mondiale dispose de moins de 10 % des terres cultivées dans le monde et de faibles réserves en eau, ce qui ne suffit pas pour satisfaire les besoins croissants des 1,5 milliards de Chinois. Comme beaucoup d’autres pays, la Chine est donc obligée d’assurer sa sécurité alimentaire certes en produisant plus sur son immense territoire (la Chine est le 3ème pays du monde en terme de superficie) mais également en sécurisant des approvisionnement à travers le monde.

Aujourd’hui la Chine est donc parmi les pays producteurs leaders d’un très grand nombre de denrées agricoles, comme le blé. Pour autant, les besoins alimentaires sont tels que le pays est obligé d’opérer sur les marchés mondiaux agricoles, qui réagissent très fortement au comportement de la Chine. Quand elle achète elle le fait en très grandes quantités et, au contraire, quand le volume de ses achats diminue, les cours mondiaux peuvent être impactés. La peste porcine africaine (PPA) qui a frappé très violemment le cheptel de porcs du pays, le plus important au monde, en est un bon exemple. Cette épizootie a eu des conséquences sur l’ensemble de la chaîne de production et a modifié l’équilibre du marché international du porc puisque la Chine assure la moitié de la production mondiale de porc. La crise a aussi eu un impact sur les échanges et le marché du soja.

Pour ce qui est du coronavirus, une nouvelle crise sanitaire provenant de l’empire du Milieu mais touchant cette fois-ci les êtres humains, il participe lui aussi à révéler l’existence d’un « risque Chine » qui peut peser sur la mondialisation et convaincre des entreprises de réorganiser leurs chaînes de production. La baisse de la mobilité des travailleurs chinois, les usines sans ouvriers ou les ports sans manutentionnaires bousculent les marchés et les chaînes de production largement internationalisées. A ce stade des conséquences immédiates sont déjà observables, comme des perturbations sur les marchés internationaux et le cours des matières premières comme le pétrole, ce qui entraîne dans son sillage une augmentation du prix des produits agricoles. Également, des phénomènes d’anxiété de la société qui va tenter de faire des stocks alimentaires compte tenu de mesures de quarantaine ou de ruptures provisoires des circuits logistiques. Pour autant, il est assurément trop tôt pour tirer aujourd’hui des enseignements sur les impacts du coronavirus pour l’agriculture en Chine et dans le monde. Ce qui est certain, c’est qu’il y en aura. On voit que cette épidémie interroge déjà le devenir de la mondialisation.

Je voudrais toutefois préciser ici que le débat juste me paraîtrait non pas celui de la démondialisation à outrance, quand bien même relocaliser des productions agricoles, alimentaires ou tout autre et donc réintroduire des industries de proximité dans tous les pays s’avère bien souvent opportun. Je pense que la crise actuelle du coronavirus met surtout en exergue la sino-mondialisation : quand quelque chose survient en Chine, cela se diffuse très rapidement sur la planète entière et lorsque la Chine connaît des ruptures ou des évolutions en interne, les impacts peuvent être mondiaux tant une partie importante de la planète dépend de ce qui s’y passe. Finalement, cette marche en avant de la sino-mondialisation pose une question : avons-nous exagérément orienté la mondialisation avec et vers la l’empire du Milieu ? Avons-nous suffisamment multi-polarisé les chaînes de valeur, les relations économiques, et les investissements stratégiques ? Dans tous les cas, la conséquence directe et à court terme sur les marchés agricoles de cette épidémie est surtout liée au fait que la Chine est l’un des plus gros importateurs de produits alimentaires de la planète, tout en étant le premier producteur pour bien des denrées.

Vous dites du poids grandissant des seniors dans la démographie qu’il va considérablement changer la donne en matière d’agriculture. De quelle façon ?

Nous parlons même de l’émergence démographique d’un nouveau continent, celui des seniors ! On parle souvent du fait que les continents africain et asiatique connaissent une croissance démographique extraordinaire. Pourtant, ce « continent » présente une croissance plus soutenue encore. En 1990, les plus de 60 ans étaient déjà près de 500 millions, soit 9% de la population mondiale. En 2020, ils sont deux fois plus nombreux. En 2030, ils formeront une communauté de de plus d’1,4 milliards de personnes, donc 16% de la population mondiale. Un chiffre plus éloquent encore : à l’horizon 2050, les Chinoises et les Chinois de plus de 60 ans seront plus nombreux que tous les Européens réunis.

Évidemment, ces données démographiques soulèvent de nombreuses questions, parmi lesquelles celle de l’alimentation. Les seniors consomment plus que la moyenne en France, générant 50% des ventes de produits de grande distribution et dépensant 40% de plus que les moins de 45 ans pour leur alimentation quotidienne. Le nombre de seniors continuant d’augmenter, il faudra être capables, demain, de proposer une alimentation qui puisse, en quantité et en qualité, répondre à leurs besoins. Leur alimentation, en France comme à l’étranger, représente donc un enjeu stratégique pour mieux vivre.

La « Silver Economy » c’est-à-dire les opportunités générées par les besoins et les attentes des seniors est déjà un énorme business où de nombreux acteurs ont commencé à se positionner. Se nourrir restera un élément clé de la vie en bonne santé des seniors en particulier qui voudront toujours plus de qualité si leur pouvoir d’achat le leur permet, de diversité, de praticité etc. Bref une alimentation adaptée à leurs nouveaux besoins.

Une autre facette du problème concerne le monde qui est, lui aussi, confronté au vieillissement. Les agriculteurs sont de plus en plus âgés et la problématique du renouvellement générationnel est posée partout dans le monde. Et comme nous l’avons dit, pour que les seniors puissent, demain, s’alimenter, il faudra encore des agriculteurs et des agricultrices pour produire leur nourriture…

On voit aujourd’hui se développer en France un certain agribashing (lutte contre l’usage de produits chimiques, montée de l’antispécisme…) ? Est-ce un mouvement appelé à durer ? Avec quel impact sur les pratiques agricoles ?

Il y a une minorité de personnes qui aiment critiquer l’agriculture. Dans ce cas, la notion même d’agribashing peut sembler légitime. Toutefois, cette notion peut être inopportune et maladroite quand il s’agit d’observer la très grande méconnaissance des consommateurs, des citoyens et des urbains vers les réalités agricoles et celles d’un monde rural qu’ils ne fréquentent plus. Cette méconnaissance est parfois la cause de propos négatifs et maladroits sur l’agriculture, même involontairement.

Pour autant, il y a du bashing dans tous les secteurs et l’agriculture n’y échappe pas. Dans un monde où nous sommes de plus en plus urbains, n’oublions pas que les villes ne doivent leur existence qu’aux mondes ruraux dans lesquels la nourriture dont elles ont besoin est produite. Les Français globalement se sont éloignés des agriculteurs et des agricultrices mais la France est un pays attaché à ses racines rurales et à son agriculture. Les sondages l’ont montré au moment du Salon de l’agriculture, les Français ont confiance et aiment leurs agriculteurs/agricultrices. Derrière ce que certains décrivent comme de l’agribashing il y a au contraire un élan vers les campagnes, un besoin de comprendre et de retisser du lien entre deux mondes qui ont oublié de se parler ces 30 dernières années. Le monde agricole ouvre les bras aux citoyens, vont-ils accepter cette main tendue qui permettra à chacun de mieux se connaître ?

Les consommateurs doivent reprendre conscience de l’importance des agriculteurs, et ces derniers doivent aussi prendre conscience que la société a évolué et pose parfois des questions légitimes sur leurs métiers et leur secteur. Demain, la réconciliation passe par plus d’interactions entre ces deux mondes (agricoles et urbains) mais aussi et surtout par une capacité d’écoute des uns et des autres. Sans cela, en agriculture comme pour n’importe quelle question, on cède à l’émotion et on entre dans des spirales d’opposition.
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