ANALYSES

Nouveau rapport du GIEC : un constat alarmant ?

Interview
16 avril 2014
Le point de vue de Bettina Laville
Le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) présente un constat alarmant. Quelles sont les principales nouvelles données présentées dans cette étude ?
La première chose à rappeler, c’est qu’il s’agit de la troisième partie du Cinquième rapport du GIEC et que celle-ci porte sur l’atténuation. Depuis le premier rapport de 1990, une constante s’est dessinée au fur et à mesure des publications : l’affirmation que le réchauffement climatique est lié à l’activité humaine. Mais il y a également eu une évolution à chaque rapport car les données sont de plus en plus inquiétantes.

Ce dernier rapport ne révèle pas d’éléments totalement nouveaux mais il confirme les tendances déjà observées. Aussi, contrairement à ce que disent certains groupes scientifiques critiques, le GIEC s’est un peu autocensuré en ce qui concerne le rapport aux « décideurs » destiné aux responsables politiques car il a conscience du fait que s’il sonne l’alarme de manière trop brutale, celle-ci ne sera pas entendue. Il existe en effet un blocage au sein de la société politique internationale, que l’on peut observer dans les conférences, et ce, en raison d’une trop grande complexité de l’interaction entre les décisions politiques et les données scientifiques. Jean Charles Hourcade parle judicieusement d’hypnose …

S’il faut retenir une chose de ce rapport, c’est le fait que, bien que l’on ne puisse pas complètement écarter la possibilité de limiter le réchauffement climatique à deux degrés durant le siècle, cette limitation représente un immense défi, par rapport à la réalité actuelle des politiques, à la complexité des interactions entre les facteurs climatiques, et à l’état des relations multilatérales. En effet, si la trajectoire actuelle se poursuit, l’augmentation sera de quatre degrés. Alors que dans les années préindustrielles, c’est-à-dire de 1750 à 1968, les émissions de carbone ont progressé de 0,4 %, cette augmentation fut de 2,2 % entre 2000 et 2010 ce qui témoigne de l’ampleur du problème. Aussi, pour relever ce défi énorme, il faudrait prendre des mesures que l’on ne voit pas émerger pour l’instant.

Justement, que préconise le GIEC pour lutter contre le réchauffement climatique ?

Le GIEC dit une chose très importante : il ne sera possible de limiter le réchauffement à deux degrés qu’au prix de « bouleversements institutionnels et technologiques ». Sur le plan institutionnel, cela nécessite, avant tout, que les différents groupes d’Etats s’entendent, par exemple, à Paris lors de la Conférence sur le Climat de 2015, et ce, alors que leurs positions continuent de diverger. Et non pas sur un socle minimal, voire cosmétique ; le temps du consensus mou et ambigu, délice des habitués des conférences depuis Copenhague, doit être révolu. Sur le plan technologique, cela implique, principalement, de prendre des mesures drastiques puisqu’il faudrait réduire d’ici 2050 les émissions de CO2 de 40 à 70 % (avec la marge d’incertitude), et parvenir à un stade, à la fin du siècle, où elles seraient proches de zéro. Or, pour l’instant, aucunes prémices de décisions politiques ou industrielles ne nous mènent sur ce chemin. Bien que le GIEC s’attache à ne pas paraître trop alarmiste, notamment dans son rapport destiné aux décideurs, il voit bien que d’un côté la situation s’aggrave sur le plan de l’augmentation des émissions de carbone et que de l’autre il existe un risque important de tomber dans les travers des « incantations », c’est-à-dire, comme ce fut le cas à Cancun en 2010, de déclarer continuellement que des efforts sont nécessaires pour limiter le réchauffement à deux degrés, déclarations qui n’ont pas été suivies d’effets.

Par ailleurs, il subsiste beaucoup d’incertitudes qui sont l’objet de deux chapitres dans ce rapport. Je parlais des mesures relatives à la nécessité de bouleversements technologiques majeurs. Par exemple, il est primordial de transformer l’énergie fossile en énergie renouvelable, de faire appel à la biomasse, et de capturer le carbone. Or, ces technologies ne sont pas encore assez expérimentées pour chiffrer la réduction d’émission de CO2 qu’elles permettraient. Aussi, les techniques que l’on souhaiterait voir adoptées ne peuvent être évaluées économiquement, sur le plan de leur efficacité, de manière satisfaisante. D’autre part, dans un second chapitre, le GIEC expose la nécessité de modèles d’investissement tout à fait différents : autrement dit, il faut que l’argent aille vers l’industrie décarbonée. Or, on sait parfaitement que ce n’est pas le cas puisque 70 % de l’augmentation des émissions de carbone est due aux combustibles fossiles et aux émissions de l’industrie.

Au final, ce rapport donne une idée de l’ampleur de la tâche qui attend la France qui présidera la Conférence de 2015, étant donné les conditions posées par les Etats qui sont encore extrêmement divergentes et l’importance du danger pour notre civilisation .


Certains groupes, comme le Panel international non-gouvernemental sur le changement climatique (NIPCC), reprochent au GIEC de ne pas prendre en compte les études scientifiques allant à l’encontre de ses résultats passés. Dans quelle mesure les publications du GIEC peuvent-elles être remises en cause, du point de vue scientifique ?

Je refuse totalement de commenter les positions, ou plutôt les provocations, de ce type de groupement non-gouvernemental composé de gens affirmant que ce rapport n’est pas scientifique mais gouvernemental alors que, très clairement, c’est tout le contraire. Les scientifiques du GIEC ont justement toujours dit qu’ils produisaient des données et que, bien qu’ils fassent des recommandations aux décideurs, ils ne prônaient aucune action politique mais donnaient des clés à ceux-ci pour exercer leurs responsabilités. D’ailleurs, ces recommandations prennent la forme de différents scenarii. Rien ne m’énerve plus que la mise en parallèle du GIEC et des autres groupes, comme s’il s’agissait de deux forces scientifiques équivalentes ou de deux avis qu’il faudrait autant respecter l’un que l’autre. Le GIEC représente un énorme réseau mondial permettant des discussions entre chercheurs, de diverses spécialités avec une accumulation de données scientifiques grâce à l‘utilisation des techniques les plus performantes. Les autres groupes promeuvent certains avis scientifiques discordants qui sont complètement isolés. Je ne veux pas répondre à ce type d’arguments car il est clairement établi désormais que, sur la base des rapports et des observations scientifiques, mais aussi des constatations des phénomènes actuels, le réchauffement climatique est une réalité. Et dans lequel les choix, ou les conséquences des contraintes historiques sont d’origine humaine. On a perdu trop de temps déjà, et il est nuisible de donner tant d’importance à ces gens, qui préfèrent la polémique individuelle au courage collectif.
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