ANALYSES

« Pour la paix, les producteurs de blé français sont comme des casques bleus »

Presse
15 novembre 2017
Interview de Sébastien Abis - L'Opinion
Il faut, pour vous, considérer le blé comme élément essentiel de l’analyse géopolitique. Que voulez-vous dire par là ?

Nous occidentaux avons oublié que le blé, banalisé sur nos tables, est plus précieux que le pétrole à l’échelle du monde et du temps. Le pétrole est un enjeu depuis 150 ans, le blé depuis 10 000 ans ! Les grandes ruptures dans le monde ont toujours eu un rapport au blé, que ce soit l’expansion d’Athènes, qui était une ville sans blé, le développement de Rome, la Révolution française, qui a suivi la guerre des farines et l’exaspération de la dîme, impôt sur le blé… Dans l’histoire plus récente, la stratégie de l’Allemagne nazie incarnée par l’opération Barbarossa était sous-tendue par l’idée de mettre la main sur les terres fertiles du bassin de la mer noire, quant aux accords signés entre l’Égypte et Israël en 1979, ils ont pu aboutir en partie parce que Kissinger a menacé l’Égypte de fermer le robinet à blé.

C’est encore vrai aujourd’hui ?

Plus que jamais ! La demande mondiale va croissant, portée par la démographie, les changements de mode de vie qui font que le monde consomme de plus en plus de pain. 3 milliards de personnes consomment du blé chaque jour. Mais dans la mesure où 95 % du blé mondial est produit dans 16 pays, les autres sont très dépendants des exportations. Et elles sont vitales, car les pénuries créent de grands troubles politiques. Les printemps arabes ont débuté parce que la sécurité alimentaire n’était plus assurée ! Le blé est vital pour la stabilité politique de nombreux territoires. C’est pourquoi les pays producteurs, et notamment l’Europe des 28 qui est la première zone de production mondiale, doivent avoir conscience de leur responsabilité. Parler de circuits courts dans le domaine des céréales n'a aucun sens. La déglobalisation agricole n’est certainement pas à préconiser pour le calme de la planète. Considérer le blé comme un produit de circuit long, c’est avoir conscience qu’il est un gage de paix, de stabilité et d’aide au développement pour tous les pays qui dépendent des importations. Garantir les flux de blés vers l’Afrique, le bassin méditerranéen, c’est un moyen de limiter les grandes vagues migratoires.

La France a-t-elle son rôle à jouer dans cet équilibre ?

Oui. Car la France est la seule puissance nouvelle qui ait émergé depuis deux siècles pour ce qui est de la culture du blé. N’oublions pas que notre pays n’était pas alimentairement indépendant jusqu’à l’après-guerre et qu’il a dû à l’ambition européenne non seulement de le devenir, mais aussi de dégager des surplus qu’elle peut exporter. Près de 60 % de notre production est vendue à l’export. De plus, cela a durablement façonné nos paysages et notre image touristique : 10 % de la France sont couvertes de champs de blé, ce qui lui donne cette identité visuelle si aimée à l’étranger.

C’est un élément capital de cette diplomatie économique que la France essaie de promouvoir…

Oui. Le blé est un produit parfait pour valoriser nos produits, étendre notre influence économique de manière vertueuse. D’autant que notre géographie rend la logistique facile et que nous disposons de ports efficaces. Pour ce qui est de favoriser la paix dans le monde, cela a plus de sens de vendre du blé, même par petits tonnages qu’un Rafale. En cumul, les exportations de céréales françaises représentent l’équivalent de deux Airbus par semaine ! D’une certaine façon, en permettant à des populations dépendantes de se nourrir de leur travail, les céréaliers français peuvent se considérer comme des Casques bleus !
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