ANALYSES

Inde : Narendra Modi, déjà vainqueur des élections générales ?

Interview
29 mars 2023
Entretien avec Olivier Da Lage, journaliste à RFI, auteur de « L’Inde un géant fragile » aux éditions Eyrolles


À un an des élections générales, le Premier ministre Narendra Modi se place en tête des sondages. Investi en 2014 et reconduit en 2019, il incarne le BJP (Bharatiya Janata Party) à qui on reproche de plus en plus ses dérives autoritaires. La semaine dernière, Rahul Gandhi, leader du Parti du congrès et principal opposant de Narendra Modi, était condamné pour diffamation, l’écartant, pour l’heure, de la compétition électorale. Quelle sera l’issue des élections qui se tiendront au printemps prochain ? Narendra Modi est-il intouchable ? Qu’attendent les Indiens de ces élections ? Journaliste à RFI et auteur de « L’Inde un géant fragile » aux éditions Eyrolles, Olivier Da Lage revient sur les enjeux à venir en Inde.

Où en est la popularité de Narendra Modi ? Comment interpréter le discours décolonial du BJP dont use le Premier ministre indien ?

Narendra Modi se maintient à un niveau de popularité assez élevé. Il est souvent présenté dans des sondages en Inde comme étant un des dirigeants qui a la plus forte popularité dans son pays, en comparaison des autres leaders du monde. S’il est difficile d’en garantir la fiabilité, il est incontestable que Modi continue de bénéficier d’un fort taux de popularité à travers le pays. Et cela même lorsque le BJP régresse ou stagne. La notoriété de Modi est telle que voici quelques mois, menant campagne pour le BJP dans l’état d’Himachal Pradesh où il y avait des élections, il a déclaré qu’il n’était pas nécessaire de retenir le nom des candidats, qu’il suffisait de voter pour le lotus, le symbole du BJP, et qu’en votant pour le lotus, on votait pour Modi. Dans ce système qui est un système parlementaire où le principal dirigeant est un Premier ministre, on en arrive à des logiques essentiellement présidentielles.

Il est incontestable qu’aujourd’hui les Indiens estiment qu’ils n’ont plus à être traités en pays de seconde zone par les anciennes puissances coloniales. Le sentiment nationaliste est assez généralement partagé en Inde, et ce au-delà de l’électorat du BJP. Cela dit, le discours que tient le BJP en général et Modi en particulier, c’est que l’Inde n’est réellement indépendante que depuis 2014, soit l’arrivée du BJP au pouvoir avec Modi à sa tête. Ce qui laisse entendre que les soixante-dix années qui ont précédé, avec le Parti du congrès à la tête du pays, ont été marquées par une mentalité coloniale datant de l’époque britannique. C’est particulièrement incarné par la désignation du quartier administratif, New Delhi, qui a été construit par l’architecte britannique Edwin Lutyens sous les ordres du roi George V. C’est ce quartier que l’on pointe du doigt lorsqu’on veut dénigrer l’intelligentsia occidentalisée, coupée des réalités indiennes qui raisonne encore en « Anglais » et qui souvent conserve des mentalités de colonisés. Le langage tenu aujourd’hui par le BJP, qui vise à émanciper « l’Inde nouvelle » de son époque de domination coloniale, puisque c’est le slogan de Modi, permet aussi d’éliminer les opposants qui sont considérés comme dépendants de cette mentalité coloniale et de rejeter toute critique étrangère sur les droits de l’Homme, et sur le traitement des minorités, notamment religieuses, comme étant là aussi issue d’une mentalité coloniale.

Comment décrire le paysage politique indien à un an des élections générales, alors que Rahul Gandhi vient d’être condamné pour diffamation ? A-t-il ses chances lors des prochaines élections ?

Rahul Gandhi a été condamné à deux ans de prison, en application de la loi sur la diffamation qui est une loi pénale. Il a d’ailleurs été disqualifié du Parlement en conséquence de cette condamnation. Celle-ci lui interdit également de se présenter pendant huit ans à toute fonction élective. Il n’a cependant pas encore fait appel, qui selon son verdict pourrait renverser la condamnation. Pour autant, cette affaire indique une volonté particulière émanant du pouvoir, celle de museler l’opposition. Cette décision est certainement une décision judiciaire, mais elle a été prise au Gujarat où le BJP et Modi sont très influents. D’autres opposants sont en prison ou ont été l’objet de perquisitions, de raids de l’administration fiscale, de la brigade financière et de la brigade criminelle. Les ONG, les journalistes et les universitaires militants sont également affectés.

Pour l’heure, le sentiment prévalent est que le BJP est tout puissant et vogue vers la victoire. Cela étant, il a frappé tellement fort que l’ensemble des opposants sont maintenant tétanisés. Ils se disent que si le BJP s’en est pris à Rahul Gandhi, qui est le principal leader du Parti du congrès, ils sont tous vulnérables. Peut-être était-ce le coup de trop ? Peut-être est-ce le déclencheur qui va forcer les partis d’opposition qui sont en rivalité, notamment dans les États fédérés, à s’unir ? Rappelons que le mode de scrutin est identique à celui en vigueur en Grande-Bretagne, c’est-à-dire uninominal à un seul tour. C’est donc le premier qui emporte tout. Les opposants seront donc peut-être contraints de s’unir en dépit de leur rivalité. Car si le BJP remporte les élections générales pour la troisième fois au printemps 2024, la place sera plus que limitée pour les opposants, que ce soit à New Delhi ou dans les États indiens. De ce fait, rien n’est encore joué. Néanmoins, Narendra Modi et son parti détiennent la plupart des sièges de la Lok Sabha, la chambre basse du parlement indien, ayant obtenu 31% des voix en 2014 et 37% en 2019. Et ce parce que les adversaires étaient dispersés.

Le BJP de Modi est d’autant plus agressif qu’il est aux abois. Il se sent menacé par la faillite possible du plus grand groupe industriel indien dirigé par Gautam Adani, un proche de Narendra Modi, par les attaques qui viennent des différentes organisations des droits de l’Homme et par les critiques internationales.

Quelles sont les attentes et les priorités des Indiens au vu des élections ?

Il y a une attente latente très forte sur un point en particulier : l’emploi. La démographie indienne est encore assez dynamique, bien que la natalité baisse, et le nombre de gens qui arrivent sur le marché du travail dépasse ce que l’économie indienne peut offrir. La croissance indienne est de l’ordre de 6,5%, ce qui peut paraître beaucoup comparé aux croissances européennes, mais par rapport au nombre de gens qu’il faut absorber sur le marché du travail, cela ne suffit pas. L’autre point est l’inflation du fait de la hausse des prix des hydrocarbures et des effets induits par la guerre en Ukraine qui érodent le pouvoir d’achat des Indiens.

Il me semble que beaucoup d’Indiens ne se projettent pas vraiment dans l’avenir. La crise du Covid-19 en a ramené beaucoup à un état de pauvreté dont ils étaient sortis les années précédentes. Ainsi il y a, chez les Indiens, une dimension qui consiste simplement à vivre ou survivre avec un scepticisme très largement partagé sur la capacité des politiques à régler leurs problèmes. Le clientélisme est très répandu, au sein et de la part de tous les partis dans toutes les régions de l’Inde. Et ils attendent tout simplement que les responsables en place règlent leurs problèmes sans réellement y croire.
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