ANALYSES

États-Unis : « Il va y avoir un lobbying pour faire de l’avortement un crime »

Presse
7 juillet 2022
Partagez-vous la stupeur générale et internationale, alors que des signaux présageaient d’une telle situation depuis des années ?

Il y a encore cinq ans, une telle décision semblait impossible. Les juristes eux-mêmes le disent. Ce qu’il se présentait, c’était un affaiblissement de l’arrêt Roe, qui laisserait davantage de latitude aux États fédérés, mais dans le respect des arrêts de 1973, Roe v. Wade donc, et de 1992, Planned Parenthood v. Casey [qui a réaffirmé le droit constitutionnel à l’IVG, ndlr].

Mais depuis le vote de la loi du septembre 2021 au Texas, interdisant l’avortement après six semaines, que la Cour suprême avait refusé d’invalider, et depuis que cette dernière avait accepté d’examiner la loi du Mississipi de 2018, interdisant l’IVG après quinze semaines, le pire était à craindre.

Cela s’est confirmé avec la fuite du brouillon du juge Samuel Alito en mai, puis le vote de la Cour suprême. Sa composition avait également changé et cela a beaucoup joué : 6 conservateurs, 3 progressistes aujourd’hui, alors qu’ils étaient 5 contre 4 jusqu’en 2020, voire 4 contre 4 en 2016.

Pourquoi l’interdiction de l’avortement aux USA semble davantage choquer la population française que lorsque la même chose s’est produite en Europe, en Hongrie puis en Pologne ?

Parce que les États-Unis veulent apparaître comme la plus grande démocratie du monde et parce que la France a tissé, depuis le 18e siècle, des liens étroits avec eux. C’est aussi des États-Unis qu’est parti le mouvement #MeToo, en 2017, dans le prolongement de l’affaire Weinstein.

Il y a par ailleurs sans doute la peur d’une contagion, en France, d’une telle décision, ce qui, de fait, n’est jamais à exclure, même si cela ne viendrait pas d’une prétendue « importation » des États-Unis, mais plus exactement d’une circulation des influences antiféministes qui n’ont pas attendu la Cour suprême américaine pour s’exprimer. Le danger, c’est la montée des idées d’extrême droite.

Comment, dans un pays comme les États-Unis, en est-on arrivé là ?

La situation actuelle est le fruit de la rencontre efficace entre un militantisme anti-avortement très patient, mis en place dès les années 1980, en grande partie religieux (catholique et surtout évangéliste), d’une part, un lobbying ultra-conservateur, y compris financier, sur les sujets de société, d’autre part, et enfin, l’opportunisme du parti républicain.

À chaque échéance électorale, notamment locale, ce militantisme a fait de l’avortement un sujet de campagne mobilisateur. Les républicains ont aussi œuvré à mettre en place un découpage électoral des circonscriptions pour qu’elles leur soient favorables, méthode appelée gerrymandering, au mépris de la démocratie.

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que le poids des États ruraux est démesuré au Sénat à Washington, et c’est là que sont confirmés les juges à la Cour suprême nommés par le Président.

Quel fut le rôle de Trump, et son antiféminisme exacerbé, dans cette situation ?

Trump a décomplexé le masculinisme américain, autrement dit la haine des femmes et de leurs droits. Il a également eu la possibilité de nommer trois juges à la Cour suprême, c’est exceptionnel en un seul mandat.

D’une part, cela a été possible par l’obstruction du Sénat républicain à ce qu’Obama nomme le 9e juge en 2016. D’autre part, les juges Gorsuch, Kavanaugh et Barrett ont été littéralement choisis, pour Trump, par la Federalist Society, un lobby d’extrême droite, dans un marchandage pour assurer au président sortant le vote évangéliste en 2020. Mais cela n’a pas suffi à le faire réélire.

Que peut-on craindre pour la suite dans le pays ?

Les trigger laws, ou lois-gâchettes, dans une quinzaine d’États fédérés, ont immédiatement interdit l’avortement dès la décision de la Cour suprême : on ne peut que s’interroger sur le fait de considérer la suppression du droit à l’IVG comme une priorité de l’agenda.

La suite sera le lobbying pour faire de l’avortement un crime, traquer les femmes sur les applis et les réseaux sociaux, et les empêcher de sortir de l’État pour avorter ailleurs, ce qui est une entrave à leur liberté de mouvement. La logique est limpide.

En quoi le recul des droits des femmes est-il intimement lié à la démocratie d’un pays ?

Si l’opposition à la démocratie est l’un des fondements de l’antiféminisme, la réciproque est vraie également : celui-ci nourrit l’opposition à la démocratie. L’antiféminisme est rassembleur dans l’interprétation qu’il donne du monde social. Est-ce seulement un problème de femmes ? Une société où les droits des femmes sont affaiblis est une société qui, tout entière, s’affaiblit.

La régression des droits à l’avortement est toujours liée à une réduction des droits démocratiques. Comme le dit l’élue démocrate américaine Alexandria Ocasio-Cortez, ce n’est pas une question de « pro-vie » ou de « bébés », c’est une question de pouvoir : limiter l’autonomie, l’accès à l’éducation, la liberté des femmes, pour ne pas partager les ressources et le pouvoir avec elles. Les femmes à la maison, et donc, la complémentarité des sexes.

Quels autres droits pourraient être menacés par la Cour suprême ?

La suppression, pour la première fois dans l’histoire du pays, d’un droit humain se fait au nom, disent les six juges conservateurs, cinq hommes et une femme, d’une relecture du 14e amendement relatif au droit la vie privée et l’intimité, lequel fonde également le droit à la contraception et le mariage entre personnes de même sexe.

Il est donc probable que de tels droits vont être challengés devant la Cour suprême dans les prochains mois ou les prochaines années.

 

Entretien réalisé par Maëlys Peiteado pour Marie-Claire.
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