ANALYSES

Partenariat AUKUS : basculement des relations stratégiques dans la région ?

Interview
22 septembre 2021
Le point de vue de Barthélémy Courmont


Le partenariat de sécurité entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ne manque pas d’interroger tant sur ses objectifs que sur l’évolution des relations entre les États impliqués et leurs partenaires respectifs. Entre remise en question du multilatéralisme américain et lutte contre l’influence chinoise : le point de vue de Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Quels sont les objectifs du partenariat de sécurité entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ayant mené au torpillage du contrat de sous-marins conclu entre Naval Group et Canberra ?

Ce partenariat, connu sous le nom d’AUKUS, et qui associe les trois pays anglophones, vise à renforcer la coopération stratégique dans la région. Si l’Australie et les États-Unis sont déjà unis par des accords dans la région et une forte présence militaire américaine, le Royaume-Uni est plus distant et ne dispose pas de territoire d’outre-mer justifiant sa présence. Les trois pays sont des alliés solides et ont participé à une multitude d’opérations extérieures communes. L’objectif quasi unique de ce partenariat est d’opposer un front uni face à la montée en puissance chinoise, et donc de renforcer le multilatéralisme dans la zone. Mais l’ironie du sort est qu’en se mettant à dos la France et, dans une certaine mesure la Nouvelle-Zélande, sans parler des pays membres de l’UE, le multilatéralisme est mis à mal.

Ce partenariat de sécurité entre les États-Unis et l’Australie prévoit des sous-marins à propulsion nucléaire au lieu des sous-marins français à propulsion classique. Ce changement de technologie ne risque-t-il pas d’aggraver une course à l’armement dans la zone Indopacifique ?

C’est un risque. C’est aussi un très gros problème pour le gouvernement australien, qui avait émis le souhait de ne pas se doter d’engins à propulsion nucléaire, et qui revient sur sa décision sans avoir pris le soin de consulter au préalable son partenaire français – ce que Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien et très critique de la décision du dirigeant actuel Scott Morrison, n’a pas manqué de rappeler. La Chine pourrait engager des mesures en réponse au choix de Canberra, et il y a effectivement un risque de course aux armements dès lors que les intérêts des uns et des autres sont divergents et ne parviennent plus à se retrouver derrière des enjeux communs. Cette interrogation concerne la Chine bien sûr, mais aussi les pays de l’ASEAN. Rappelons enfin qu’en se dotant d’engins à propulsion nucléaire, Canberra provoque l’ire de Wellington qui a annoncé ne pas autoriser le passage dans ses eaux territoriales des navires australiens.

Quels bénéfices l’Australie tire-t-elle d’un tel partenariat d’un point de vue stratégique ? Ne risque-t-elle pas de tendre encore plus ses relations avec Pékin, qui reste, loin devant Washington, son principal partenaire commercial ?

L’Australie renforce son partenariat avec les États-Unis, et se positionne avec fermeté face à la montée en puissance chinoise. C’est en tout cas ainsi que Canberra justifie son revirement. Cependant, les sous-marins à propulsion nucléaire (huit au lieu de douze commandés à Naval Group) ne lui apporteront pas de gain substantiel. C’est donc dans la promesse d’un soutien de Washington et de son allié britannique qu’il faut chercher la véritable raison de ce revirement. Il s’agit d’un choix, il est discutable, mais l’Australie est un État souverain. Ce choix aura des conséquences sur le rapport de confiance avec la France et la Nouvelle-Zélande, mais il est aussi lourd de conséquences sur la relation avec la Chine, qui est effectivement le principal partenaire commercial de Canberra et avec laquelle Kevin Rudd avait noué des liens solides. Rappelons par ailleurs que les deux pays sont membres du RCEP signé en novembre 2020. En clair, pour la promesse d’un partenariat – qui existait déjà – l’Australie prend le risque de se mettre à dos la Chine, et cette dernière ne manquera pas de retourner la situation à son avantage en multipliant les pressions économiques et commerciales, surtout sur Canberra. Ce sont ces conséquences qui inquiètent légitimement Kevin Rudd et de nombreux Australiens.
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