ANALYSES

Sommet États-Unis – Corée du Sud : une relation diplomatique et stratégique prometteuse ?

Interview
27 mai 2021
Le point de vue de Barthélémy Courmont


Le 22 mai 2021, le président américain Joe Biden et son homologue coréen, Moon Jae-in, se sont rencontrés lors d’un sommet à Washington. Au programme : reprise du dialogue avec la Corée du Nord, investissements commerciaux et technologiques, avancées diplomatiques… Où les relations avec la Corée du Sud vont-elles mener la nouvelle administration américaine ? Le point avec Barthélemy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS. 

Ce 22 mai, un sommet a été organisé à Washington entre le président sud-coréen, Moon Jae-in, et son homologue américain, Joe Biden. Le dialogue avec la Corée du Nord a été abordé, dans la lignée du mandat de Donald Trump, mais avec davantage de précaution et de réalisme de la part de Biden notamment sur la question de la dénucléarisation. Une garantie diplomatique a aussi été confirmée à la Corée du Sud. Que peut-on attendre de la relance de ces relations diplomatiques ? Une reprise de dialogue entre les deux Corées est-elle possible ?

Cette rencontre était importante à deux titres. D’abord parce que le premier sommet entre Moon Jae-in et son homologue américain, Donald Trump, en 2017, avait consacré le fossé entre les deux pays sur les relations commerciales (Trump faisant la leçon, peu appréciée, à Moon à cette occasion). Il marqua ainsi une rupture après dix ans de présidence conservatrice à Séoul, et de manière peu habituelle dans la relation entre les deux pays, les deux hommes d’État semblaient poursuivre des objectifs totalement différents. Asseoir sa politique commerciale et ses « guerres commerciales » contre Pékin pour Trump, réconcilier la péninsule et renouer le contact avec Pékin (rompu avec le déploiement des missiles américains THAAD) pour Moon. Ensuite, parce que la présidence de Donald Trump fut marquée par trois rencontres avec Kim Jong-un, certes non accompagnées de mesures fortes, mais qui n’en furent pas moins un virage dans la politique américaine dans la péninsule. Ces rencontres s’inscrivirent dans la politique de pacification de la péninsule de Moon Jae-in, consacrant le retour de Séoul sur le devant de la scène diplomatique intercoréenne.

Joe Biden a compris la nécessité de ne pas heurter son allié sud-coréen, qui n’est pas un faire-valoir de Washington, aussi il lui était indispensable de le rencontrer rapidement (rappelons qu’Antony Blinken a également fait le déplacement à Séoul, et Tokyo, dès mars). Mais dans le même temps, et dans une obsession de détricotage de l’administration Trump (quatre ans après le détricotage de l’administration Obama…), Biden souhaite se positionner sur le dossier intercoréen à contre-courant de son prédécesseur. La précaution est de mise dans le dialogue avec Pyongyang, et le président américain a même replacé le dossier nucléaire au centre des négociations, ce qui devrait en toute logique torpiller ces dernières, quand on connait les positions sur le sujet de la Corée du Nord. De son côté, Moon Jae-in a encore un an de mandat avant de quitter le pouvoir, et s’il reste convaincu de l’impératif d’une pacification de la péninsule plus que d’une dénucléarisation, il va devoir trouver un juste équilibre entre sa nécessaire alliance avec les États-Unis et sa relation encore fragile avec la Corée du Nord. Le dialogue intercoréen pourrait ainsi malheureusement en faire les frais. Et l’équilibre fragile de Séoul va s’inviter dans la campagne électorale qui doit désigner le successeur de Moon.

Joe Biden considère la Corée du Sud comme une alliée essentielle contre la Chine dans le domaine politique et technologique. Cette alliance peut-elle avoir un poids stratégique suffisant en Asie ? La Corée du Sud, soutenue par les États-Unis, peut-elle s’affirmer face à la Chine, malgré de nombreux accords commerciaux ?

La réciprocité est plus que discutable. Les États-Unis ont besoin de la Corée du Sud, et l’activité diplomatique de Joe Biden en Asie consiste à regrouper tous les partenaires et alliés historiques de Washington face à la Chine, et ensuite à en trouver de nouveaux, marchant ainsi dans les pas de Barack Obama et de sa stratégie du pivot. Mais côté sud-coréen (et dans de nombreux autres pays de la région), la vision des équilibres asiatiques est très différente. Séoul n’est pas dans une situation de rivalité ou de compétition avec Pékin, et c’est plutôt avec le Japon que les relations, commerciales notamment, se sont parfois tendues depuis quelques années. Au niveau stratégique, Moon Jae-in fut l’artisan d’un apaisement des tensions avec Pékin dès son arrivée au pouvoir en 2017. Et aujourd’hui, Washington tente de faire le forcing pour faire adhérer la Corée du Sud au QUAD, ouvertement tourné contre la Chine. Sans doute Joe Biden est-il plus apprécié que Donald Trump à Séoul, mais cela est-il suffisant pour changer les perceptions du président sud-coréen sur sa relation avec Pékin ? Quand Joe Biden était vice-président, la Corée du Sud était dirigée par des conservateurs proaméricains et, à certains égards, anti-chinois. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Sur le plan commercial, la signature du RCEP en novembre dernier par la Corée du Sud (aux côtés notamment du Japon et de la Chine) fut sans doute le plus grand camouflet infligé à Washington, au moment où l’ancien vice-président d’Obama, l’instigateur du TPP enterré par son successeur, remportait l’élection américaine. Le RCEP n’a pas occasionné de vastes mouvements d’hostilité en Corée du Sud, comme l’accord de libre-échange avec les États-Unis de 2009 avait pu en provoquer (autour des importations de bœuf américain surtout). Les relations commerciales avec Washington sont solides et importantes pour Séoul, mais la Chine reste un partenaire incontournable de la Corée du Sud, et toute tentative de l’administration Biden de torpiller la relation Séoul-Pékin sera ainsi examinée avec pragmatisme et prudence en Corée du Sud.

Au cours de ce sommet, Moon Jae-in a réaffirmé l’alliance avec Joe Biden sur le plan technologique. Séoul a prévu des investissements d’un montant de 35 milliards de dollars dans des secteurs clés de la puissance américaine. Quels bénéfices peut tirer la Corée du Sud d’un tel partenariat avec les États-Unis ?

La Corée du Sud s’est affirmée comme une puissance technologique de premier plan, ce qui en fait d’ailleurs un compétiteur du Japon et occasionne des tensions. Les États-Unis sont un allié de Séoul, les deux pays étant unis par des partenariats stratégiques et un accord de libre-échange. Il est donc naturel que Séoul se positionne sur ces enjeux. Derrière cette équation, c’est la relation entre Washington et ses principaux alliés asiatiques qui a changé, et même si ces pays restent très attachés à leur partenariat et aux garanties sécuritaires qu’il offre, ils ne veulent pas en être les otages. D’Obama à Biden en passant par Trump, il s’agit d’une tendance structurelle. La question est donc de savoir quel regard les États-Unis portent sur un allié comme la Corée du Sud. S’agit-il d’un partenaire que l’on traite d’égal à égal, d’un pion dans les projets de compétition avec la Chine, ou d’un allié de circonstance ? Joe Biden apporte le changement, et c’est bienvenu, mais il doit aussi comprendre que le monde autour des États-Unis a également changé, particulièrement en Asie-Pacifique.

 
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