ANALYSES

L’Amérique latine en désintégration pandémique

Tribune
14 mai 2020
 


L’Amérique latine, l’Amérique latine intergouvernementale, serait-elle victime collatérale, du Covid-19 ? Chaque pays, en effet, réagit sans se préoccuper du voisin. L’Amérique latine fait de moins en moins sens.

Les projets intégrationnistes ont disparu des agendas gouvernementaux. Les discours rhétoriques d’union et d’amitié collective, exercice oratoire pourtant prisé depuis les indépendances ont disparu. Pire, on assiste à un mouvement accéléré de détricotage de l’existant.

Ernesto Araujo, ministre brésilien des Affaires étrangères, a défendu ce choix diplomatique avec assurance nationaliste et idéologique, le 22 avril 2020, en ces termes : « Transférer des compétences nationales à l’Organisation mondiale de la santé » (OMS) « sous le prétexte (jamais prouvé) qu’un organisme international centralisé est plus efficace qu’une action nationale dans chaque pays n’est qu’un premier pas vers la construction de la solidarité communiste planétaire ».

Le coronavirus lit-on, dans les gazettes urbi et orbi, bouleverse l’ordre du monde. La formule est sans doute excessive, mais il est vrai que la brutalité du choc accentue les lignes de faille et de rupture préexistantes. C’est en tout cas le constat que l’on peut faire le 15 mai 2020, en Amérique latine, 75 jours après l’identification du premier malade affecté par le coronavirus, à Saint-Paul, au Brésil.

La rhétorique intégrationniste est un exercice politique comme intellectuel rituel et quasi incontournable du Rio Grande/Bravo à la Terre de Feu. Depuis les indépendances, cent fois sur le métier, les responsables et lettrés les plus divers ont signalé les bienfaits de la coopération. Avec, il est vrai, dès 1830, le sentiment exprimé alors par Simon Bolivar que ces efforts revenaient à labourer la mer.

Un impressionnant feuilleté d’organisations intergouvernementales s’est pourtant constitué au fil du temps. Reflet d’ambitions et de contraintes contradictoires, mais il signale un attachement partagé à la coexistence constructive. Sans exclusion, les différentes structures avaient tant bien que mal survécu aux aléas des influences extérieures et à ceux d’histoires nationales parfois tragiques. Il y avait en effet, de droite à gauche, un attachement commun au multilatéralisme, perçu comme une assurance vie régionale et internationale…

Certaines de ces organisations, placées sous le chapeau des Nations unies, rassemblent toute la famille, la Commission des Nations unies pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CEPAL) par exemple. D’autres sont panaméricaines, d’adhésion incontournable forcée par le voisinage des États-Unis. Tous les Latino-Américains sont donc membres de l’Organisation des États américains (OEA) et de ses institutions associées. Et au fil des ans, en poupées russes, un ensemble d’organisations purement locales avait émergé. Jusqu’à la constitution en 2010 de la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC), rassemblant pour la première fois les Latino-américains dans l’ensemble de leurs sous-ensembles.

2020, année du coronavirus, aura été aussi celle d’une remise en question de deux organisations communes symboliques, la CELAC et le Marché commun du Sud (MERCOSUR). Le 15 janvier, le gouvernement brésilien annonçait son retrait de la CELAC. Le Brésil, huitième ou neuvième économie mondiale, première d’Amérique latine, a porté là un coup que la CELAC aura du mal à compenser. Le 24 avril 2020, les autorités argentines ont annoncé leur retrait d’un certain nombre d’accords de libre-échange en cours de négociation entre le MERCOSUR, le Canada, la Corée, l’Inde et le Liban.

Le Mexique, président pro-tempore de la CELAC, a organisé un sommet virtuel consacré à la lutte concertée contre la pandémie du Covid-19, sans le Brésil, pourtant le pays le plus peuplé et le plus touché. Et quel sens peut-on désormais accorder à un marché commun, le MERCOSUR, amputé de l’un de ses membres fondateurs dans le domaine de sa compétence, les négociations commerciales ?

Ces deux évènements majeurs en temps de coronavirus, répondent pourtant à des mouvements sismiques géopolitiques bien antérieurs. On a assisté depuis quelques années à une idéologisation des relations internationales, génératrice d’exclusion. De façon annonciatrice, mais restée marginale, le Venezuela avait privilégié une diplomatie d’amis, fondée sur l’affrontement assumé avec les États-Unis. Le Venezuela s’était retiré du groupe dit « G3 » et de la CAN. Il avait créé l’ALBA. Le Brésil bien que progressiste n’avait pas adhéré à l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Il avait au contraire plaidé par l’exemple en pratiquant et perpétuant une diplomatie interrégionale œcuménique.

Les alternances vers la droite, démocratiques ou forcées, ont conforté la diplomatie idéologique à la vénézuélienne. Confortés par la victoire de Donald Trump aux États-Unis, les dirigeants de droite ont rompu avec les traditions multilatérales, et construit une diplomatie reposant sur des affinités aujourd’hui libérales et conservatrices.

Ils ont démonté l’architecture intergouvernementale, inventée par leurs prédécesseurs immédiats. L’Union des Nations sud-américaines (UNASUR) a été la première ciblée. Abandonnée au fur et à mesure des changements au sommet des États, de 2018 à 2020, par la Colombie, l’Argentine, le Paraguay, le Brésil, le Chili, l’Équateur, la Bolivie et l’Uruguay. L’Équateur s’est retiré de l’ALBA. La CELAC a été délaissée par le Brésil le 15 janvier 2020.

Le MERCOSUR, structure coopérative relativement ancienne, a survécu. Discuté par le Paraguay et le Brésil, en raison de la présence du Venezuela, il a finalement été accepté après suspension du régime de Caracas. Il a ensuite été orienté vers une entente avec l’Alliance du Pacifique, mise en place en 2011 pour faire contrepoids à l’ALBA et au MERCOSUR.

Des alliances à caractère idéologique ont été substituées aux organisations contestées. Le Groupe de Lima et Prosur, les conférences hémisphériques contre le terrorisme, dont le dénominateur commun est de mettre à l’index les pays encore dirigés par des régimes du cycle antérieur, et si possible, de provoquer une relève politique de droite dans ces pays. Le Venezuela est le premier État visé, mais aussi, selon les moments, Cuba et le Venezuela. Ces groupes soudés par une idéologie combattante sont peu articulés.

Ils fonctionnent en complément d’un espace plus global ouvert sur l’occident libéral. Le Canada, membre du Groupe de Lima facilite cette intégration. Plusieurs États ont rejoint l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Tous soutiennent la gestion d’une OEA, idéologisée. Ils ont favorisé la réélection, le 20 mars 2020, du candidat de Donald Trump au Secrétariat général, l’Uruguayen Luis Almagro. L’Uruguay a réintégré le Traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR) en 2020. Tous ont accepté la stratégie de rapports bilatéralités avec Washington.

Cette évolution ne va pas sans risque. La relation avec les États-Unis, bilatéralisée est inégale par définition. Les amis déclarés, Brésil, Colombie, se heurtent à l’égoïsme national du plus fort. Seuls et sans recours, ils affrontent l’arbitraire de droit de douane sur leurs produits exportés, à l’annulation de prises d’entreprises locales par celles des États-Unis, mésaventure ayant affecté la brésilienne Embraer, cédée à Boeing avec l’accord des autorités de Brasilia, à l’expulsion de leurs nationaux.

D’autre part, la dénonciation des structures onusiennes et des ententes régionales a généré une marche vers le désordre sanitaire, faute de coordination, et la montée d’un esprit de croisade pour résoudre les différends entre États, en particulier avec le Venezuela. Cette diplomatie des valeurs menace la paix[1]. « Il n’y a pas de guerre juste » a rappelé Rony Brauman, il n’a que de faux prophètes »[2]. Cette dérive inquiète les nouveaux dirigeants de l’Argentine et du Mexique, qui multiplient les appels à la raison multilatérale. Felipe Sola, ministre argentin des Affaires étrangères l’a exprimé de la façon suivante, le 29 avril 2020, pour faire comprendre la distance de son pays à l’égard des négociations tous azimuts ouvertes par le Mercosur à la demande du Brésil et de l’Uruguay : « L’Argentine n’exclut personne. Elle a un grand intérêt à rester connectée au monde. […] Mais elle ne peut accepter qu’un monde très idéologisé la conduise là où elle ne veut pas aller […] La prétendue modernité avancée parce que nous n’aurions pas d’industries (à défendre) n’est pas l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes ».

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[1] Voir Jean de Gliniasty, « La diplomatie au péril des valeurs », Paris, L’inventaire, 2017

[2] Rony Brauman, « Guerres humanitaires ? mensonges et intox », Paris, textuel, 2018
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