ANALYSES

« La cacophonie du caucus de l’Iowa reflète l’état du parti démocrate depuis trois ans »

Presse
4 février 2020
Le parti démocrate est dans l’incapacité de publier les résultats des caucus démocrates en Iowa, comment expliquer ce fiasco dans l’organisation des primaires de la part du pari démocrate ?

Il s’agit en effet d’un fiasco car les caucus de l’Iowa ont pour fonction de lancer le processus des primaires, le dysfonctionnement actuel est grave. La sélection est très longue et se déroule sur plusieurs mois dans les 50 États américains ainsi que les territoires dépendants des États-Unis et les démocrates de l’étranger. Cette séquence électorale commence donc dans une cacophonie totale puisque à l’heure où nous parlons, nous n’avons toujours pas les résultats alors qu’il avait été annoncé que pour cette année le système serait très moderne.

Cette modernisation devait permettre d’étudier les résultats de manière inédite en détaillant les résultats au premier, deuxième et troisième rangs et ensuite le résultat par nombre de délégués gagnés pour chaque candidat. Cela devrait permettre de voir les dynamiques de report de voix entre les différents tours ; finalement c’est un échec. Il ne faut pas non plus oublier qu’il y a eu une primaire du Parti républicain. Le président sortant a remporté la victoire avec 97,1 % des voix. Il parvient à réunir son camp fortement et il mobilise. Les démocrates ont été dans l’incapacité de donner la même image d’un parti organisé qui veut aller vers la victoire. À l’inverse, on a l’impression que cela part dans tous les sens. En réalité, cela reflète la situation du parti démocrate depuis 3 ans qui manque de structure, de vision claire et de dynamique. De cette situation, celui qui tire son épingle du jeu est Donald Trump.


Le procès en destitution de Donald Trump, orchestré par les démocrates, a-t-il détourné l’attention de la course à la primaire?


Oui et non. Les sondages d’opinion ont montré que les Américains s’intéressaient en réalité assez peu à ce procès en destitution, qui n’est pas encore terminé, il faut le préciser. Mais il participe à la désorganisation générale au sein du Parti démocrate. Au lieu de faire une campagne de terrain pour permettre de mettre en lumière les campagnes, en intéressant les électeurs autour de leurs valeurs, ils n’ont eu pour seul message que la destitution de Donald Trump. Les sondages des participants aux caucus de l’Iowa ont d’ailleurs montré qu’à 65% ces participants venaient pour élire celui qui pourra battre Donald Trump.


C’est un véritable problème car ce n’est pas le bon message à faire passer. Joe Biden a pourtant construit sa campagne sur ce discours. Et les autres candidats l’ont suivi. Seule la question de la couverture-santé semble différencier les candidats à la primaire démocrate. La santé est le seul thème qui apparaît clivant au sein des primaires. Pourtant c’est habituellement le moment de se différencier, de présenter des propositions différentes. Sur ce point, ils sont en faillite totale. L’impeachment a été une obsession depuis le départ et a éclipsé la mise en évidence de valeurs clés et la construction d’un programme démocrate.

Faute de résultats, l’équipe de campagne de Bernie Sanders a affirmé, sur la base de résultats partiels, être en tête des scrutins. Bernie Sanders peut-il devenir le candidat démocrate qui affrontera Trump en octobre?


Les résultats avancés par l’équipe de Sanders ne comptent que 40% des precincts, c’est-à-dire les circonscriptions. Quiconque suit les élections sait que c’est très peu. Il y a 1678 circonscriptions en Iowa et elles ne sont pas toutes de valeurs égales. À certains endroits, il y a seulement 7 votants contre 350 dans d’autres. Parler de 40% des bureaux ne représente donc pas 40% de l’électorat. Il ne s’agit que de 40% de 1678 des lieux de votes. Le résultat qu’elle présente n’a donc aucune valeur. Cependant, toutes les équipes ont fait leurs décomptes et elles arrivent toutes à peu près au même résultat, avec une même certitude: cinq candidats sont qualifiés en ayant des délégués, selon un ordre pour l’instant provisoire: Buttigieg, Sanders, Warren, Biden et Klobuchar. Ceux-là commencent donc en tête de peloton. Mais l’Iowa ne représente qu’1% du total des délégués à gagner sur les 3979 dans l’ensemble des États-Unis. Il n’y a que 41 délégués à gagner dans cette première compétition. Ce qui aurait changé le cours des choses, si les résultats avaient été donnés, c’est que le gagnant aurait pu partir dans le New Hampshire avec confiance et en profitant d’une bonne dynamique. C’est pour cette raison que Buttigieg s’est auto-déclaré gagnant, comme Sanders après lui ; puis Warren, Klobuchar et même Biden ont fait la même chose. Maintenant, le résultat en lui-même ne va rien apporter à personne car les perdants vont le remettre en cause ou tenter d’en amoindrir les effets.


Sanders peut-il faire échouer l’establishment du parti démocrate, incarné par Biden et Warren? Pete Buttigieg est-il un concurrent légitime du sénateur de 78 ans?


Il faut bien préciser que le vote du caucus représente un vote de militants. Cela n’inclut pas les sympathisants. Ce sont des personnes qui sont impliquées, presque encartées. Elles sont donc beaucoup radicales que la moyenne des électeurs. Forcément, ces participants aux caucus favorisent les candidats radicaux et donc Sanders et Warren avaient de bonnes chances.


L’Iowa est un État très centriste. Quand il y a un candidat de droite se déporte encore plus sur la droite, la réaction démocrate est d’aller très à gauche, pour rééquilibrer. Ce point aussi favorise Sanders et Warren. La victoire de Sanders ne sera donc pas une surprise, si elle se confirme. Mais, pour l’establishment, la montée des radicaux progressistes est un problème car elle met en danger l’unité démocrate. Pour cette raison, ils ont tenté d’affaiblir Sanders en modifiant les règles des scrutins dans beaucoup d’États, poussant les groupes locaux à passer du système des caucus à un système de primaires. Cette modification permet d’affaiblir les radicaux. C’est pourquoi, cette fois-ci, il y a très peu de caucus. Lors de la dernière élection, Sanders a largement remporté les caucus et, psychologiquement, cela donnait l’idée que c’est un gagnant, même si ces scrutins rapportaient peu de délégués le plus souvent.

Buttigieg est la révélation de ce caucus. Il ne ressemble à aucun candidat, non pas parce qu’il est gay ou religieux mais car il a juste été maire d’une petite ville. Il ne détient aucun mandat fédéral, il n’a jamais été ni sénateur ni gouverneur. Et, malgré ces handicaps, il vient de se classer parmi les cinq grands de cette compétition. Rien que pour cela on peut dire qu’il a réussi son caucus de l’Iowa. Il devrait à nouveau faire un bon score dans le New Hampshire. Cependant, il ne faut aller trop vite, son avance va être stoppée après les deux premières étapes. Aujourd’hui les donateurs attendent la deuxième partie de l’élection contre Trump pour ouvrir leur porte-monnaie. La suite de la campagne n’est pas favorable au benjamin de la course: le Nevada et la Caroline du Sud sont des soutiens solides de Biden. Puis viendra immédiatement après ensuite le Super Tuesday, le 3 mars. Il faudrait que Buttigieg ait déjà organisé des campagnes dans les 14 états dans lesquels on vote ce jour-là. On verra sa limite à cette échéance. Il ne dispose pas d’une logistique suffisamment solide derrière lui pour réussir, contrairement aux «vieux routiers de la politique» que sont Biden, Sanders et Warren.
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