ANALYSES

Du déclassement au renouveau géopolitique de la Méditerranée ?

Tribune
14 septembre 2017
C’est seulement avec les grandes conquêtes et découvertes des XVe-XVIIe siècles, que la position pivot acquise (sous l’Antiquité) par la Méditerranée a été remise en cause. Depuis, son « déclassement géopolitique » n’a cessé de se confirmer : l’espace méditerranéen ne constitue plus le terrain de jeu privilégié des grandes puissances. Du reste, la nouvelle vague de « mondialisation » née à la fin du XXe siècle est synonyme de croissance des échanges commerciaux transatlantiques et (surtout) transpacifiques : mécaniquement, le bassin méditerranéen a vu son poids décliné un peu plus dans l’économie globale. Toutefois, la Méditerranée n’est pas marginalisée dans le monde globalisé du XXIe siècle : accessible depuis l’ensemble de la planète à travers le détroit de Gibraltar et le canal de Suez, point de jonction entre trois continents qui la bordent, la Méditerranée représente encore une route maritime essentielle pour le commerce mondial : le pétrole et le gaz du Moyen-Orient, ainsi que les produits manufacturés issus d’Asie orientale, passent en grande partie par cet axe, à destination des ports européens ou nord-américains. Sur ce point, la Chine a consenti des investissements lourds pour s’implanter dans le terminal commercial de Port Saïd au nord du canal de Suez et les ports de Naples et du Pirée, considérés comme autant de portes d’entrée vers les marchés européens.

La Méditerranée n’est pas sortie de l’Histoire. Mieux, on assiste à la revalorisation de l’intérêt géopolitique du monde - multipolaire – méditerranéen, comme l’attestent l’émergence d’un nouveau pôle énergétique en Méditerranée orientale et l’affirmation de la Méditerranée comme l’un des « hot-spots » du changement climatique. Surtout, l’onde de choc des contestations populaires qui ont traversé ses rives Sud et Est en 2011 est à l’origine d’une série de phénomènes dont l’enjeu dépasse l’ère locale ou régionale : une expérience unique de démocratisation d’un régime arabe (Tunisie), des conflits (en Libye et en Syrie) qui affectent la sécurité internationale, le développement de forces djihadistes et d’organisations criminelles de nature transnationale, la montée d’idéologies identitaires (prônant le cloisonnement des cultures, des religions et des civilisations), une crise migratoire historique, etc.

Signes du renouveau de l’intérêt géopolitique de la Méditerranée, la Russie a signé un retour en force avec son implication directe dans le conflit syrien (qui s’est traduit notamment par le déploiement de sous-marins et de navires de guerre), tandis que l’espace méditerranéen se retrouve de facto au cœur des axes et priorités de la politique étrangère française fixés (lors de la récente Conférence des ambassadeurs à Paris) par le président Macron : la « lutte contre le terrorisme islamiste » et la régulation de la « crise migratoire » passent par la création d’un « axe intégré entre Afrique, Méditerranée et Europe ». Dont acte.

La France est une puissance majeure du bassin méditerranéen. Pourtant, elle ne saurait apporter seule, de manière isolée et unilatérale, les solutions efficaces aux défis communs. En l’absence d’une véritable dynamique d’intégration régionale, l’espace méditerranéen est enserré dans un tissu de coopérations entre les pays européens d’un côté et des Etats du Sud et Est méditerranéens qui privilégient la relation bilatérale avec l’Union européenne et chacun de ses Etats membres. De plus, les instruments de coopération inter-méditerranéenne s’avèrent par trop limités pour répondre aux enjeux sécuritaires, migratoires, politiques, économiques, climatiques, etc. Non seulement les moyens mis à disposition ne sont pas à la hauteur de la volonté parfois affichée, mais les Etats de la rive nord et l’Union ont focalisé leur attention sur leur stabilité budgétaire et leur stratégie de développement économique, « réduisant ainsi leur vision et leurs ambitions à l’égard de leur environnement proche » (P. Razoux). Les politiques de partenariat souffrent particulièrement de ce repli sur soi qui contraste avec le développement des solidarités de fait tissées par des populations des deux rives.

A défaut de cadre européen effectif pour mener une véritable politique méditerranéenne et l’absence d’une Europe de nature diplomatique et militaire, la France a tenté – sous les présidences Sarkozy-Hollande -  de trouver un équilibre dans une stratégie d’indépendance et de complémentarité avec la superpuissance américaine dans la région. Cette ligne a montré ses limites et impasses en Libye et en Syrie. Au-delà des décisions et actions ponctuelles, plus ou moins coordonnées, la question de la définition et de la mise en œuvre d’une stratégie franco-européenne en Méditerranée reste posée plus que jamais. La nécessité de repenser les fondamentaux de la coopération entre le Nord et le Sud du bassin méditerranéen suppose de dépasser l’échec de l’Union pour la Méditerranée (UpM)  par le choix d’un projet intégrateur fondé sur le principe de l’action coordonnée et sur le partenariat, réunissant les seuls Etats de la Méditerranée occidentale (constitutifs de l’enceinte informelle dite du « Dialogue 5+5 »).  Les liens politiques, économiques, humains et culturels étroits, ainsi que la multiplication des défis communs – même s’ils se posent en des termes différents - placent les pays du Maghreb et les pays européens de l’arc latin dans une situation d’interdépendance particulièrement aiguë.

Si les fractures (démographiques, économiques et sociales) nord-sud sont des sources structurelles des phénomènes de violence et de migration, seule une stratégie globale est susceptible de les résorber. Celle-ci doit être pensée à partir d’un certain nombre d’axes : la consécration du principe d’équité et de solidarité dans les échanges commerciaux ; la réactivation du projet de « Banque méditerranéenne » dédiée au financement du co-développement et destinée à restaurer la confiance des investisseurs dans une logique d’intégration régionale durable ; une telle Banque doit jouer un rôle pivot dans le financement (international) d’un « Plan Marshall » digne de ce nom, seul à même de favoriser un rééquilibrage d’un espace marqué par les fractures sources d’instabilité et d’insécurité ; la rénovation de  l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée via le renforcement de ses prérogatives et la démocratisation de sa composition (par une plus grande ouverture à la société civile), pour qu’elle devienne une véritable enceinte de débat et de décision dans une région marquée par l’expression populaire d’une aspiration à la démocratie ; des échanges universitaires et de jeunes dans le cadre d’un « Erasmus+ » renforcé au niveau de la formation professionnelle ; etc.

Plutôt que de subir la reconfiguration politique de la région, ce processus doit être accompagné en se donnant les moyens d’un destin commun qui relève plus d’un réalisme pragmatique que d’un quelconque idéalisme hors sol.
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