ANALYSES

Pourquoi les Balkans comptent (partie 2)

Tribune
26 janvier 2017
par Loïc Trégourès, doctorant à l'Université Lille 2, spécialiste des Balkans
Après une première partie consacrée aux tensions grandissantes dans la région balkanique sur fond d’activisme russe, cette seconde partie entend prendre de la hauteur en démontrant que l’étude de la région n’est pas seulement importante en elle-même et pour elle-même, mais constitue une grille de lecture académique, politique et historique essentielle pour décrypter les grandes tendances à l’œuvre dans le monde occidental, entre repli identitaire, populisme et tentation autoritaire.

Le grand malentendu des guerres balkaniques réside dans la façon dont elles ont été perçues par le monde politique occidental et l’opinion publique, c’est-à-dire comme un conflit entre peuples barbares arriérés tout droit sortis des aventures de Tintin en Syldavie, qui n’avaient cessé de se massacrer entre eux depuis la nuit des temps. La thèse essentialiste des « haines ancestrales » s’est inscrite dans l’esprit des observateurs et décideurs comme un postulat tellement évident que tous les plans de paix proposés à partir de 1992 consistaient en une séparation territoriale et ethnique des peuples, acceptant ainsi comme allant de soi la rhétorique des leaders nationalistes locaux. Le succès de cette thèse doit beaucoup à la fois au livre de Robert Kaplan « Balkan Ghosts » sorti au début du conflit alors que très peu d’intelligence avait encore été produite, mais aussi aux analyses de Samuel Huntington sur le caractère religieux des guerres yougoslaves. L’un comme l’autre occupent encore aujourd’hui une place centrale dans la façon dont les décideurs comprennent les relations internationales puisque le premier est toujours aussi publié et lu tandis que le second a façonné l’imaginaire intellectuel de très nombreux décideurs actuels, ce qui transpire dans les propos du nouveau président Américain Donald Trump.

C’est ainsi que les conflits en ex-Yougoslavie sont largement représentés dans l’imaginaire occidental, accolés à l’expression éculée de « baril de poudre » pour désigner la région, quand le terme balkanisation revêt lui aussi sa charge péjorative dans le sens d’un émiettement sans fin. Sans doute cette représentation incite-t-elle l’observateur occidental à penser que ce qui s’est produit en Yougoslavie ne peut pas se reproduire ailleurs dans le monde civilisé qu’est l’Occident. Or, cette absence d’altérité ressentie est précisément la raison pour laquelle tout ce que les chercheurs, politistes, historiens, juristes, sociologues, ont pu produire sur l’ex-Yougoslavie depuis une vingtaine d’années est dramatiquement négligé alors que les problématiques traitées sont d’une brûlante actualité.

Cette cécité sur la Yougoslavie, miroir de la cécité de l’écrasante majorité des analystes tant sur le Brexit que sur la victoire de Donald Trump, relève de la même incapacité à saisir les enjeux profonds des bouleversements d’une époque, que ce soit en 1989 ou aujourd’hui. Ces enjeux portent principalement sur la remise en cause de la légitimité du système politique dominant, hier le communisme en Yougoslavie, aujourd’hui la démocratie libérale en Occident qui, sur fond de mondialisation non-régulée et de crise économique et morale, a ouvert la voie à une nouvelle génération de partis populistes et nationalistes.

Souvenons-nous des causes de l’effondrement de la Yougoslavie. D’abord la perte de légitimité d’un système idéologique et politique qui s’effondrait partout à l’Est de l’Europe. Ensuite, une grave crise économique au cours des années 1980 qui a fait tourner des centaines d’usines à vide et absorbé l’épargne de la classe moyenne. Enfin, en réaction, la montée de discours nationalistes et populistes dans chaque république yougoslave de la part d’entrepreneurs politiques. Et ce, en vue de conquérir puis conserver le pouvoir en substituant la logique schmittienne de l’ennemi et la propagande à la démocratie et l’information. Conquérir le pouvoir par le nationalisme et le conserver par la guerre était la stratégie de légitimation des pouvoirs serbe de Milosevic et croate de Tudjman. De fait, les leaders populistes qui conquièrent le pouvoir en faisant appel aux émotions telles que la peur et la haine sont contraints de gouverner en utilisant les mêmes méthodes, ce qui implique de réduire au silence et désigner à la vindicte populaire parfois violente les opposants (élites politiques, intellectuelles et culturelles, société civile) accusés de trahison envers le « vrai peuple ». De ce point de vue, il n’y a vraiment rien de nouveau entre les discours d’un Franjo Tudjman et ceux d’un Nigel Farage, aujourd’hui repris par une partie du parti conservateur. Seul le contexte change.

Souvenons-nous ensuite de ce qu’était la Yougoslavie avant son effondrement. C’était le pays le plus avancé de l’espace communiste en termes économiques et politiques. Sa diplomatie non-alignée en avait fait un acteur majeur de la guerre froide. Le passeport yougoslave était le seul qui permettait de voyager facilement aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est. Les Yougoslaves étaient au contact direct de l’Occident, notamment à la frontière avec l’Italie où les marchandises circulaient plus ou moins facilement. Ils consommaient les mêmes produits, écoutaient la même musique, avaient lu aussi bien Hugo que Tolstoï à l’école, et les Occidentaux y allaient déjà en vacances. Sarajevo a même organisé les Jeux Olympiques d’hiver en 1984 ! Les peuples yougoslaves ne sont donc pas des barbares arriérés qui ont passé des siècles à se haïr et se massacrer.

Certes, l’Histoire n’est pas une science exacte où l’on pourrait dupliquer à l’identique une configuration dans un autre espace-temps afin d’observer si les conséquences convergent. Pour autant, la crise économique de 2008 et ses suites en Europe (crise grecque, austérité massive, émigration de jeunes diplômés, sentiment de déclassement des classes moyennes), la crise des migrants depuis 2014, la menace terroriste aigue au sein même de l’Europe, la montée en puissance consécutive des partis populistes, nationalistes et xénophobes dans toute l’Europe et aux Etats-Unis, l’épuisement du projet politique européen, de même que le malaise autour d’un modèle de démocratie représentative et parlementaire qui fabrique son propre rejet par son endogamie et son impuissance, sont autant de facteurs qui expliquent cette sensation de craquement général et de basculement vers un horizon inconnu à mesure que les consultations électorales se traduisent par des victoires d’options et de personnages « hors-système » (Brexit, Trump). Or, ces victoires, quand bien même aucune autre ne viendrait s’ajouter en 2017 après les élections en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ne manqueront pas de redessiner l’Europe et le monde des prochaines années et décennies. Dans cette optique, nous pouvons peut-être regarder l’espace post-yougoslave non plus comme une zone périphérique attardée, mais plutôt comme un modèle possible, parmi d’autres, d’anticipation de ce à quoi aboutirait une crise profonde de la démocratie, ajoutée à une montée des nationalismes en Europe. Il ne s’agit pas de comparer l’ex-Yougoslavie à l’Union européenne en tant que telle, mais de prendre garde contre le risque de dissonance cognitive qui empêcherait d’analyser correctement les faits et les tendances. Vu sous cet angle, la désagrégation guerrière yougoslave ne serait pas une guerre archaïque d’un monde ancien et révolu mais une guerre moderne d’un monde qui vient. La guerre en Yougoslavie n’avait peut-être pas 50 ans de retard, elle avait peut-être juste 30 ans d’avance, d’où l’intérêt de se plonger dans les « Balkan studies ». Au regard de l’Histoire, ni la paix, ni la démocratie ne sont nulle part immortelles.

 
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