ANALYSES

Crise gambienne, fin de partie : vers une transition démocratique sous haute tension

Tribune
25 janvier 2017
par Caroline Roussy, docteure en Histoire, spécialiste de la Gambie
Durant six longues semaines, l’avenir de la Gambie a été suspendu à la décision d’un seul homme : Yayah Jammeh. Après avoir reconnu sa défaite à l’élection présidentielle du 1er décembre 2016 et félicité son adversaire Adama Barrow, cet homme coutumier des volte-face a contesté, moins d’une semaine plus tard, la validité des résultats et demandé l'annulation de l'élection, aux motifs d'irrégularités dans la comptabilisation des votes et l'organisation du scrutin. Durant six semaines, il a successivement mis en échec deux missions de la Cédéao visant à organiser les conditions de son départ, saisi la Cour Suprême de son pays, décrété l’Etat d’urgence tandis que son mandat était officiellement terminé, laissant craindre l’imminence d’une riposte armée mandatée par l’UA et l’ONU. Puis, face aux défections dans son camp et parmi les membres de son armée, il a finalement consenti au départ dans la nuit du 20 au 21 janvier 2017. Direction Conakry puis la Guinée équatoriale.

Mission de la CEDEAO : sauver le soldat Jammeh ?

Volontiers présenté sous les traits d’un excentrique, toujours affublé d’un chapelet et d’un large boubou blanc qui masque un gilet pare-balles, Yayah Jammeh est en réalité un dictateur sanguinaire. Ayant régné sans partage sur la Gambie pendant 22 ans, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat en 1994, Jammeh a multiplié les infractions aux droits de l’Homme et à la liberté d’expression. Il a muselé la presse d’opposition, procédant à des vagues d’arrestation. La plus notable reste, sans doute, celle de juin 2009 où il fit emprisonner pas moins de neuf journalistes suite à la publication d'un communiqué du Syndicat de la presse gambienne, l’appelant à reconnaître la responsabilité de son gouvernement dans l'assassinat de leur confrère Deyda Hydara en 2004. Il ne s’est guère révélé plus amène à l’égard de ses opposants politiques. Après des manifestations organisées par l’opposition en 2016, il a procédé à des rafles et l’un des leaders de l’UDP (United Democratic Party), Solo Sandeng a été tué en prison dans des conditions qui, à ce jour, restent opaques. Des signaux alertant sur la dérive de son régime ont été nombreux : son isolement, d’une part, sur la scène internationale depuis 2013 tandis qu’il sortait unilatéralement du Commonwealth, et d’autre part, la dénonciation de la répression, de la torture et des exactions commises par son régime à l’endroit de ses concitoyens, dans un rapport intitulé l’Etat de peur publié en 2015 par Human Rights Watch. Bien que peu peuplée (moins de deux millions d’habitants, selon le dernier recensement de 2013), la Gambie est, aujourd’hui, devenue en pourcentage, et au regard de sa superficie, l’un des principaux foyers d’immigration en Afrique.

Malgré son isolement sur le plan international, ses méfaits et sa tentative de nier le verdict des urnes qu’il n’avait vraisemblablement pas anticipé au regard du régime qu’il avait imposé à ses concitoyens, il a réussi à négocier sa feuille de route et imposer son agenda à la Cédéao. Jusqu’au dernier moment, l’incertitude a plané. Il s’est payé le luxe avant de monter dans l’avion présidentiel affrété par Alpha Condé, le président de la République de Guinée, d’être acclamé par quelques-uns de ses partisans. Il s’est encore fendu de la lecture d’un communiqué diffusé sur la chaîne d’information gambienne (la GRTS) dans lequel il se félicitait du respect de la démocratie et que pas une goutte de sang n’ait été versée. S’il y a tout lieu de céder au soulagement suite à ce départ qui ouvre une nouvelle ère pour la Gambie, on peut s’interroger sur la manière de créer les conditions d’une réconciliation, sur la longue durée, tandis que le sang a déjà été versé. Sur ce dossier il n’y aura vraisemblablement aucune poursuite pénale.

La crise gambienne a révélé les difficultés et les hésitations de la Cédéao. La communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest a joué la carte de la prudence, un conflit ouvert étant toujours susceptible de dégénérer, trahissant toutefois en sous-main des enjeux géopolitiques. Les pays anglophones ont certes mené sans succès les deux missions de négociation mais l’envoi d’un contingent nigérian de 200 hommes, d’un navire de guerre et d’un hélicoptère de reconnaissance donnent le ton. Ils feront partie de la reconstruction de la Gambie post-Jammeh. Il n’est pas tout à fait inopportun de constater que la médiation organisée par la Mauritanie (ex membre de la Cédéao) et la Guinée Conakry, deux voisins avec lesquels le Sénégal entretient des relations de voisinage difficiles, a emporté la décision de Jammeh de quitter son pays. Il semble, au vu de ces différents éléments, qu’il y ait eu une volonté de préserver l’intégrité et la souveraineté gambienne, de sorte à ne pas la laisser dans une situation de dépendance vis-à-vis du Sénégal. En effet, les appétences sénégalaises en faveur d’une Sénégambie des peuples sont largement connues.

Malgré des satisfecit au regard de la résolution d’une crise africaine par la communauté interafricaine de nombreux écueils demeurent. Signe que la situation reste fragile, les troupes de la Cédéao (ECOMIG), sous commandement sénégalais, vont quadriller le territoire pour une durée indéterminée. Si les Nigérians, Togolais, Maliens participent à cette opération multilatérale et interafricaine, le gros des contingents reste sénégalais au point que l’on peut lire ici ou là des raccourcis mettant en avant une intervention des troupes sénégalaises. Et il faut dire que l’enjeu pour Dakar est d’importance. Depuis 1989, date de l’échec de la confédération sénégambienne, les autorités dakaroises attendent une opportunité pour créer les conditions d’une intégration entre le Sénégal et la Gambie. La prudence devra toutefois être de mise au risque d’ensemencer un nationalisme gambien anti-sénégalais. Les Gambiens, dans leur ensemble, restent, en effet, marqués par l’épisode confédéral (1981-1989) au cours duquel les militaires sénégalais sont accusés d’avoir commis, en toute impunité, larcins et exactions à l’encontre de leurs concitoyens.

Après six semaines de tensions insoutenables qui ont laissé craindre une escalade de la violence, Jammeh est parti laissant pour tout legs une critique à l’égard de l’ingérence sénégalaise dans les affaires gambiennes, sapant la légitimité de son successeur.

Vers un new deal Sénégalais ?

Au Sénégal, la Gambie est perçue comme « une verrue », un obstacle géographique, économique et militaire qui empêche, au quotidien, toute gestion rationnelle de son territoire Le Sénégal est entravé en son sein. Le lien terrestre le plus court pour rejoindre le Nord ou le Sud du pays suppose la traversée de la Gambie par la route transgambienne. Dans cet écartèlement territorial, le centre politique dakarois se retrouve de facto coupé de la Casamance, au Sud, ce qui a pu y favoriser l’imagination d’une trajectoire dissociée du reste du Sénégal. Enfin, les politiques économiques poursuivies par les autorités des deux pays divergent et opposent assez schématiquement un libéralisme gambien au protectionnisme sénégalais. Cette distorsion fiscale nourrit le jeu de la contrebande privant le Sénégal de ressources légitimes. Dans ces conditions, on comprend que la gestion de la transition démocratique en Gambie est cruciale pour le Sénégal, surtout si elle s’oriente vers une politique de négociation.

Suite au sommet Afrique-France (13-14 janvier 2017) où il a pu s’assurer de l’onction de ses pairs, le nouveau président gambien, Adama Barrow a trouvé refuge au Sénégal, le 15 janvier, où il a été officiellement investi, ce 19 janvier, à l’ambassade de Gambie. Il est raisonnable d’imaginer, vu la configuration, que des pourparlers sur l’après Jammeh aient été engagés avec les autorités sénégalaises. En effet, malgré la proximité entre les deux Etats et leur interdépendance consubstantielle au regard de la répartition de leur territoire, ils entretiennent depuis 50 ans des relations de voisinage difficiles. Le gouvernement sénégalais ne cesse d’y être confronté à la limite de son action : impossibilité de juguler la contrebande en provenance de la Gambie ou de rejoindre le Nord et le Sud. Tandis que pour la Gambie les frontières héritées constituent le point de départ de leur souveraineté. Cette lecture dissymétrique a été le creuset de toutes les tensions et incompréhensions entre les deux pays, et ce bien avant l’arrivée de Yayah Jammeh au pouvoir.

Dès l’époque coloniale, les administrateurs coloniaux français avaient critiqué la création de cette colonie dans la colonie du Sénégal. Entre 1914 et 1918, confrontée à l’hémorragie de jeunes hommes qui avaient rejoint la Gambie pour se soustraire à la brutalité du contingentement français, des propositions d’échanges de territoires avaient sérieusement été envisagées. Depuis les années 60, les autorités dakaroises n’ont eu de cesse de plaider en faveur d’une intégration entre les deux pays au motif d’une ressemblance entre les populations situées de part et d’autre de la frontière Sénégal/Gambie. Peu enclin à souscrire à cette lecture le Premier ministre Dawda Jawara, rejoint dans cette démarche par Senghor sollicitèrent en 1963 l’intervention d’une mission onusienne à titre consultatif. Reconnaissant la continuité socio-culturelle entre les deux pays, elle conclut que la reconnaissance de l’intégrité et de la souveraineté de la Gambie était la condition sine qua none de toute discussion sur une formule juridique de type fédéral ou confédéral (1964, envoi d’une mission onusienne à titre consultatif). Plaidant en vain pour une solution fédérale, les Sénégalais ont dû se satisfaire d’une association sur des secteurs peu régaliens. Depuis, l’histoire entre les deux pays a été jalonnée de crises, et plus particulièrement pendant la période 1969-1974. En 1969, tandis que le président Senghor arrive en visite officielle à Bathurst (ancien nom de Banjul) en vue de négocier une union économique et douanière, des milliers de jeunes craignant que le Sénégal ne leur impose un diktat s’emparèrent de la rue et s’en prirent avec violence aux symboles de la République sénégalaise. En 1971, puis en 1974, des incidents de frontière faillirent virer à l’affrontement. Ils obligèrent les deux pays à trouver des sorties de crise pacifique. La construction d’un pont transgambien apparut comme un symbole de ce réchauffement diplomatique sinon que le président Jawara finit par remettre en question sa faisabilité en 1977, décidant le gouvernement sénégalais à construire la rocade routière permettant de contourner sur son territoire la Gambie. La mesure ne s’est jamais révélée probante dans la mesure où elle augmente le temps de trajet dans des zones, qui plus est, non sécurisées. Ces différents rapports montrent la structuration des rapports de force entre le Sénégal et la Gambie depuis plus de 50 ans.

Si le nouveau président élu, Adama Barrow est un inconnu, son porte-parole Halifah Sallah est engagé sur la scène politique depuis 1985. A l’époque, il le fit pour dénoncer la confédération sénégambienne jugée sous domination sénégalaise au regard de l’attribution des postes dans les instances dirigeantes ; le Sénégal ayant, par exemple, refusé toute rotation dans l’exercice de la présidence. En 1987, Sallah fut l’un des co-fondateurs du journal Foroyya (liberté en mandingue). Une des revendications de ce journal, courroie de relai du Parti de gauche PDOIS, était l’indépendance de la Gambie sous-entendant sa sujétion, sa vassalisation au pouvoir sénégalais, d’où un recours permanent à un vocabulaire historiquement connoté faisant référence au champ lexical de la colonisation de la Gambie par le Sénégal. Aujourd’hui encore, celui qui se présente comme un panafricaniste convaincu plaide en faveur d’une intégration régionale excluant d’avoir pour seul interlocuteur le Sénégal. Le renouveau des relations entre le Sénégal et la Gambie risque donc d’être complexe malgré le fait que la Gambie soit redevable vis-à-vis du Sénégal au regard de son investissement dans la gestion de la crise. Un manque de coopération, pourrait par ailleurs, être assez mal perçu côté dakarois.

Pour finir, le déploiement des troupes sénégalaises en Casamance pourrait se révéler une opportunité pour Dakar de mettre un terme à la rébellion casamançaise qui dure depuis près de 35 ans, et ce d’autant plus que leur allié Yayah Jammeh a été sorti du jeu politique. Des confrontations sont, sans doute, à attendre dans cette zone, au risque de réanimer le conflit casamançais... Par le passé, on a toujours observé une concomitance entre les troubles en Gambie et en Casamance et ce bien que les objectifs poursuivis aient pu différer. La signature du pacte de Kaur entérinant la confédération sénégambienne à la fin de l’année 1981, fut suivie en Casamance par l’organisation, courant 1982, d’une marche populaire conduite par le MFDC, considérée comme l’acte fondateur de la revendication indépendantiste. En 1989, parallèlement à la dissolution des instances de la confédération et du gel des relations entre le Sénégal et la Gambie, le conflit casamançais se radicalisait. Ces différents éléments permettent de conclure que la trajectoire casamançaise doit être analysée en interaction avec la trajectoire gambienne, et ce d’autant plus que Jammeh a largement soutenu la rébellion durant son règne. Nul ne sait combien d’hommes sont encore dans le maquis tandis qu’une stratégie militaire sénégalaise semble clairement se dessiner.

Quels scénarios Sénégal/Gambie ?

Le président Barrow va sans doute bénéficier d’un état de grâce mais le cadre programmatique de son action reste pour l’instant mal connu. Sans doute a-t-il été lui-même surpris de sa victoire, à la mesure du désarçonnement dans les rangs de Jammeh. Il aura pour tâche de retisser les liens avec les organisations internationales détricotés par son prédécesseur. Des aides pour la reconstruction du pays lui seront sans doute allouées. La question principale reste, toutefois, la renégociation des liens avec le Sénégal voisin. Espérons que dans une situation asymétrique et ce tandis que le gouvernement Barow n’a pas été proclamé, il n’y aura pas la tentation de faire resurgir d’emblée des formules juridiques comme la confédération ou la fédération au risque d’ensemencer les germes d’un nationalisme défensif anti-sénégalais, comme cela a pu être le cas par le passé. Des sources de première main confirment que les Gambiens seront opposés à ces différentes propositions.

Une intégration sectorielle sur certains projets-phares pourrait, dans un système gagnant-gagnant, favoriser un premier rapprochement entre les deux pays. La mise en route du chantier du pont transgambien permettrait le désenclavement de la Casamance mais surtout mettrait un terme définitif aux problèmes rencontrés par les populations qui souhaitent gagner selon le Nord ou le Sud du Sénégal et qui, dans les conditions actuelles, pâtissent de longues heures d’attente au niveau des bacs tandis que nombre de ces bacs se révèlent de surcroît défectueux. Ce serait également l’opportunité de mettre un terme à la déforestation de la Casamance et du trafic de bois organisé par la Chine et évacué via la Gambie. La résolution du problème de la contrebande, qui reste la principale source de revenus de la Gambie, risque d’être un dossier éminemment complexe à régler. Il va falloir à chacun d’entre eux beaucoup de patience et d’abnégation avant de ne lever les verrous qui ont empêché jusqu’ici de créer les conditions d’une communauté de destins.

La Gambie, petit pays d’une bande de 10 kilomètres de part et d’autre des deux rives du fleuve sur une longueur de 300 kilomètres, reste un enjeu régional et stratégique. Dans ce contexte, la prudence reste la meilleure des conseillères.
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