ANALYSES

L’autoritarisme structurant de la vie politique en Turquie

Presse
17 août 2016
Depuis ses origines, la République de Turquie est une république de combat. Durant la période kémaliste, les élites s'employèrent à fonder une identité turque, musulmane et sunnite, qui s'incarna notamment par les exclusions ethno-religieuses. Les acteurs politiques gouvernementaux ont alors systématiquement développé une pratique d'instrumentalisation de l'État. L'accession du Parti de la justice et du développement (AKP) au gouvernement en 2002 ne modifie pas la problématique, mais cette dernière va bénéficier à de nouveaux groupes sociaux. En ce sens, l'autoritarisme de l'AKP et sa conception très instrumentale de la démocratie s'inscrivent dans la continuité historique de la République, et donc de ses prédécesseurs.

À cette donnée fondamentale s'ajoute une autre constante de l'histoire politique de la Turquie républicaine qui voit s'affronter deux Turquie, l'une musulmane, conservatrice et économiquement
libérale, et l’autre moderniste, élitiste et laïque au sens turc du terme. Recep Tayyip Erdogan a parfaitement compris que plus il active cette opposition traditionnelle, plus il progresse électoralement, car il se trouve sans faillir du côté de la majorité sociologique du pays, qui s’affirme comme musulmane et conservatrice.

C’est pourquoi, en dépit de sa stratégie liberticide et des fortes présomptions de corruption qui touche le pouvoir, on peut constater un fort réflexe légitimiste au sein de la base sociale et électorale de l’AKP. Depuis la fin 2013, cette base a été convaincue que la communauté Gülen préparait effectivement un coup d’État et qu’il valait mieux des dirigeants éventuellement des urnes, plutôt que des dirigeants putschistes. De même, au cours de l’année 2015, c’est clairement la mise en œuvre de la stratégie de la tension par Recep Tayyip Erdogan, et le fait qu’il se présente comme le seul capable de défendre le pays contre les agressions terroristes dont la Turquie est victime, qui permet à son parti de remporter les élections législatives, même s’il dut s’y reprendre à deux fois (juin et novembre). La tentative de coup d’État du 15 juillet dernier lui fournit une nouvelle occasion pour diminuer le champ des libertés publiques, c’est en ce sens que les pitoyables responsables de ce putsch portent une très grave responsabilité dans la dégradation de la situation.

Depuis 2010-2011, la dérive autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan est souvent évoquée, mais
il semble en réalité plus juste de parler d’une pratique d’instrumentalisation du pouvoir qui s’inscrit dans une longue histoire. C’est en ce sens que la politique menée par le président turc ne correspond pas véritablement à ce que d’aucuns présentent comme une islamisation de la société et la réalisation d’un « agenda caché ». Certes, par rapport à la période kémaliste, on peut considérer qu’il existe des formes de rupture au niveau des signes identitaires mobilisés par le pouvoir et que le registre religieux et les symboles de l’islam sont plus fréquemment utilisés par l’AKP, mais cela correspond aux aspirations d’une forte partie de la société.

En réalité, la stratégie utilisée par Recep Tayyip Erdogan rend parfaitement compte de sa conception singulière de la démocratie, ce qui fut particulièrement limpide au moment du mouvement de contestation de Gezi à la fin du printemps 2013 (du nom d’un petit parc de promenade d’Istanbul, dont le projet de destruction a fait naître un fort mouvement de protestation).

Confronté pour la première fois à un mouvement social d’une telle ampleur depuis son accession au pouvoir, celui qui était à l’époque encore premier ministre a alors clairement explicité sa conception de l’exercice du pouvoir. Non pas tant par l’usage d’une répression, pourtant disproportionnée, mais par le discours de polarisation qu’il utilisa, notamment à l’occasion d’impressionnants meetings de masse organisés par l’AKP pour mettre en place des contre-feux politiques à l’encontre du mouvement. Il expliqua alors très clairement que, disposant d’une majorité parlementaire et politique – ce que personne ne contestait –, il était en situation de prendre seul les décisions qui s’imposaient. Ainsi, bénéficier de la majorité politique dispense, selon R. T. Erdogan, de prendre en compte les revendications des mouvements de contestation et les propositions de l’opposition. Conception, on en conviendra, singulièrement restrictive de la pratique démocratique.

Ce langage de polarisation systématique s’appuie sur un profond conservatisme qui sourd de la société turque et d’une pratique séculaire de l’autoritarisme politique, parfaitement intégrés, et instrumentalisés, par le président turc. C’est aussi pourquoi ce dernier attise la confrontation permanente et en fait un mode de gouvernement. Dans ce contexte, la question de la présidentialisation est devenue centrale. Le président turc reconnaît la légitimité électorale, mais, une fois élu, il considère qu’il est en droit de décider seul ce qu’il pense juste pour le pays. D’où, à ses yeux, la nécessité d’un régime présidentiel, considérant que le travail parlementaire ou celui de la justice sont autant de freins pour agir avec rapidité. Au moment où un véritable cours liberticide est à l’œuvre, on comprend le danger d’une telle décision si elle devait être actée. La Turquie deviendrait alors ce qu’Alain Rouquié appelle « les démocraties hégémoniques », au sein desquelles les majorités s’érigent en totalité et les minorités, obligées d’obtempérer sous menace d’être désignées comme ennemis de la nation.

Même s’il est encore trop tôt pour évaluer précisément les inquiétantes conséquences de la tentative de coup d’État du 15 juillet, nous pouvons d’ores et déjà considérer qu’une nouvelle période politique est en train de s’ouvrir. Recep Tayyip Erdogan fait, une fois de plus, la preuve de son extraordinaire capacité de réactivité et profite du choc induit pour procéder à l’éradication de tout ce qui peut, selon lui, constituer des formes d’opposition. L’ampleur de la purge à l’œuvre est telle qu’elle est en passe de reformater l’appareil d’État lui-même en entraînant des bouleversements politiques considérables.
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