ANALYSES

Les batailles de Falloujah et de Raqqa : le début de la fin pour Daech ?

Interview
7 juin 2016
Le point de vue de Jean-Claude Allard
Deux ans après sa conquête par Daech, la ville irakienne de Falloujah vit une guerre d’usure pour sa reconquête par les forces irakiennes. Pourquoi la reprise de cette ville est-elle si longue et compliquée ? En quoi est-elle symbolique ?
La reprise de la ville de Falloujah est longue et compliquée en raison de deux facteurs principaux. D’une part, un facteur qui tient à la composition de la coalition impliquée dans la reconquête de la ville, qui comprend à la fois l’armée irakienne, des milices chiites, les moyens aériens des Etats-Unis ainsi que leurs forces spéciales sur le terrain. C’est un attelage quelque peu hétéroclite qu’il est délicat de synchroniser. De plus, la présence des milices chiites pose particulièrement problème car il faut s’assurer qu’elles ne se livrent pas à des exactions.
D’autre part, en face, l’Etat islamique utilise tous ses moyens tactiques, notamment en prenant la population comme bouclier humain. L’organisation terroriste multiplie également les procédés tactiques de défense en milieu urbain, c’est-à-dire piéger l’ensemble des infrastructures, des tunnels et des bâtiments, ce qui rend la progression des forces de libération extrêmement difficile et impose la prudence.
Concernant la dimension symbolique, Falloujah avait faite l’objet de violents combats en 2004 entre les forces américaines et les tribus repliées dans la ville. C’est donc un symbole de résistance pour le monde sunnite. Pour l’Etat islamique, défendre Falloujah revient à se porter en défenseur du monde sunnite face aux étrangers que sont les Américains.

La pression militaire s’accentue également en Syrie, notamment pour libérer Raqqa et Alep. Quelles sont les forces en présence ? Y a-t-il un jeu de rivalité entre-elles ?
À l’Ouest, l’armée syrienne, appuyée par la Russie et des milices chiites, avance en direction de Raqqa, mais également d’Alep. Il ne faut pas sous-estimer l’importance stratégique d’Alep dont la reconquête constitue l’objectif premier de la coalition russe. Il s’agissait pour les forces gouvernementales syriennes et pour la Russie de fermer la frontière au nord, de couper les canaux d’alimentation de l’Etat islamique via la Turquie afin d’affaiblir substantiellement en ravitaillement et en munition l’organisation terroriste.
De l’autre côté, il y a les Forces démocratiques syriennes constituées majoritairement de Kurdes, mais aussi de rebelles arabes appuyés par les Américains selon les schémas tactiques traditionnels : frappes aériennes, avions, drones et présence de forces spéciales au sol pour guider les bombardements et conseiller l’Etat-major de la coalition.
On peut observer une sorte de « course de vitesse » entre les forces présentes pour savoir lesquelles seront les premières à rentrer dans Raqqa. Ce jour arrivera certainement mais dans plusieurs semaines, sinon des mois. Il n’y a pas non plus forcément de coordination entre les Russes et les Américains, les deux grands manipulateurs des coalitions au sol. La Russie avait certes proposé un tel rapprochement, mais les Américains avaient refusé l’initiative car leur objectif est de marquer le symbole de la libération de Raqqa. C’est en ce sens que selon moi, la ville de Raqqa est davantage symbolique que Falloujah.

Quel est l’état des forces de l’Etat islamique en Irak et en Syrie ? Peut-on considérer que l’organisation islamique est en difficulté, voire en recul ?
L’Etat islamique a perdu 40 % de son territoire. C’est un point important mais en réalité, il faut surtout estimer comment son aura, son effet d’entrainement et son modèle politique ont été affectés par ses défaites militaires. Il est clair que la perte de territoire constitue un échec significatif pour l’Etat islamique qui s’était donné pour objectif en juin 2014, selon les termes de Abou Bakr al-Baghdadi, de conquérir Shâm (Irak-Syrie) et sa capitale, Damas, première capitale de l’Empire du Califat. L’organisation terroriste n’y est pas parvenue.
Mais l’Etat islamique continue de recevoir des allégeances partout dans le monde. La véritable question est de savoir, qui relèvera le flambeau et quand ? À mon sens, l’Etat islamique n’est que l’une des manifestations les plus réussies d’un mal beaucoup plus répandu, que l’on peut définir comme la volonté d’assurer une conquête politique appuyée sur des arguments religieux. En juin 2014, celui qui se fait appeler Calife Ibrahim (Abou Bakr al-Baghdadi) avait clairement énoncé plusieurs objectifs : Shâm, la reconquête de l’ensemble du territoire sur lequel régnaient les premiers califes, et conquérir l’Europe. Le cœur du problème stratégique est là, le reste, cruel et sanglant, relève du domaine tactique, celui de la suite de batailles perdues ou gagnées qui est le quotidien de toute guerre.
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