ANALYSES

Cinq années de turbulences politiques dans le monde arabe : cinq observations

Presse
18 janvier 2016
Interview de Didier Billion - Zaman France
Cinq années se sont écoulées depuis que la puissante onde de choc politique qui parcourt le monde arabe a pris naissance en Tunisie.

Nombre des observateurs qui avaient imprudemment pronostiqué un « effet domino », puis qui ont abondamment utilisé le terme de « printemps arabe » et ont cru assister à des révolutions partout au Moyen-Orient, font désormais preuve de pessimisme.

Il est vrai que les espoirs fondés il y a cinq ans n’ont nulle part abouti, à l’exception de la Tunisie qui, en dépit de ses graves difficultés, parvient encore à préserver les acquis du nouveau régime mis en place après que son peuple ait chassé le tyran.

Néanmoins, il faut résister aux simplifications superficielles. L’enchevêtrement des événements est certes difficile à décrypter et aucun des processus sociaux et politiques en cours n’est linéaire.

Si le mur de la peur est tombé au Moyen-Orient et si rien ne sera désormais comme avant, il serait bien illusoire de penser que les formidables défis à relever puissent l’être rapidement.
Nous sommes dans un moment de turbulences qui durera probablement plus d’une décennie. Cinq observations peuvent être formulées quant aux éléments qui structurent le paysage politique arabe dans le moment présent.

Au temps du panarabisme

La première réside dans la confirmation de l’enracinement des Etats-nations dans la région. Les Etats du Moyen-Orient ont, à tort, souvent été considérés comme des constructions artificielles issues des processus de colonisation-décolonisation.

A contrario, les événements politiques de ces dernières années confirment qu’au-delà des points communs qui existent dans les causes des soulèvements populaires, chaque construction nationale a réagi en fonction de sa propre histoire, de rapports de force spécifiques, de configurations ethniques, tribales ou confessionnelles particulières.

Le panarabisme, incarné en son temps par le charismatique Gamal Abdel Nasser, est désormais dépassé.

En d’autres termes, cela signifie qu’au-delà d’une aspiration générale à la mise en œuvre de processus de démocratisation, aucune des expériences nationales actuellement en cours n’est réductible à une autre.

La deuxième a trait à l’islam politique. Nous entendons par ce terme les forces politiques qui se réclament des valeurs de l’islam et qui acceptent la compétition politique, notamment électorale, avec d’autres forces politiques.

Au cours de l’année 2011, les militants qui se revendiquaient de cette idéologie, souvent réprimés par les pouvoirs autocratiques, s’étaient ralliés à des mouvements dont ils n’étaient pas à l’initiative et qu’ils ne contrôlaient pas.

Assez rapidement pourtant, quand la situation politique leur a permis de s’exprimer, nous avons constaté que ces forces étaient susceptibles de remporter des victoires et de parvenir aux plus hauts niveaux des responsabilités politiques.

Contrairement à ce que beaucoup de commentateurs ont évoqué, ce ne sont pas, dans la majorité des cas, ces forces qui sont responsables de l’interruption des processus démocratiques et qui sont responsables de la répression.

Les exemples de la Tunisie – Ennahda a accepté le verdict des urnes et sa défaite – et de l’Egypte – c’est l’institution militaire qui est responsable du coup d’Etat de juillet 2013 – sont particulièrement probants.

Le défi djihadiste

La troisième se rapporte au défi djihadiste. C’est là l’aspect probablement le plus préoccupant des évolutions de ces dernières années, mais il faut le remettre en perspective.

Pourquoi Daech est-il en effet accueilli sans hostilité massive lorsqu’il pénètre à Falloujah, Tikrit, Mossoul ou Raqqa ?

Parce que la composante sunnite de la population irakienne a été marginalisée à la suite de la chute de Saddam Hussein et perçoit Daech comme une revanche, parce qu’une partie de la composante sunnite de la population syrienne croit qu’elle va être protégé par lui.

En outre, Daech manie les symboles contre l’ordre imposé par les puissances occidentales avec une rare efficacité.

Ainsi, le 10 juin 2014, lorsque les djihadistes prétendent «briser la frontière Sykes-Picot» en détruisant la barrière de sable qui existe entre l’Irak et la Syrie, ils parviennent par leur acte à se replacer dans la longue histoire pour se doter d’une légitimité politique.

En ce sens, l’affirmation des groupes djihadistes n’est pas un épiphénomène, et elle continuera à constituer un paramètre important des évolutions régionales à venir dans le moyen terme.
La quatrième concerne la tendance actuelle à présenter les évolutions conflictuelles de ces dernières années au prisme de l’opposition entre sunnites et chiites.

Si le facteur confessionnel constitue un élément qu’il convient d’intégrer pour saisir les dynamiques en cours, il ne peut cependant pas devenir le substitut à une analyse intégrant la diversité des paramètres sociaux et politiques composant la réalité des sociétés dans leur complexité.

Attention aux grilles de lecture religieuse

Ce rappel méthodologique est d’autant plus essentiel que la multiplication des crises régionales favorise toutes les formes de replis communautaires, dont le religieux n’est qu’une des facettes.

La racine de ce type d’analyse possède son histoire et remonte, dans la période récente, à la révolution iranienne de 1979, souvent présentée comme porteuse d’une volonté expansionniste, ce qui constitue manifestement une erreur de perspective, au moins depuis la tentative d’invasion de l’Iran par S. Hussein en 1980.

Dès ce moment, en effet, ce n’est plus la volonté d’expansion qui va ordonner la politique iranienne mais la défense de la patrie et des intérêts nationaux. Plus tard, ce sont Abdallah de Jordanie et Hosni Moubarak qui vont, en 2004, populariser le terme de «croissant chiite».
Cependant, cette grille d’analyse n’est pas efficiente pour saisir les dynamiques régionales. Comment, en effet, peut-elle rendre compte des turbulences entre l’Arabie saoudite et l’Égypte de Mohamed Morsi, entre l’Arabie saoudite et le Qatar, entre la Turquie et l’Égypte ?
Elle ne permet pas non plus d’expliquer que les liens ne soient pas rompus entre le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien.

La grille d’interprétation religieuse est décidément par trop réductrice pour comprendre l’imbrication des multiples éléments – tribaux, claniques, familiaux – qui structurent les évolutions tourmentées de la région et il semble impératif de remettre au centre des analyses les paramètres politiques pour saisir les véritables dynamiques dans le monde arabe.

Le potentiel des mouvements de libération

La cinquième enfin, renvoie à l’évolution des rapports de force qui se dessine au sein du monde arabe. La difficulté réside dans le fait qu’il n’y existe pas, à ce jour, de leadership susceptible d’incarner un axe structurant.

Il est néanmoins possible de discerner des tendances à l’œuvre. Les répliques de l’onde de choc politique qui traverse la région depuis l’hiver 2010-2011 induisent, en effet, de vives inquiétudes au sein des catégories sociales qui s’arc-boutent sur leurs prérogatives.
Prenant acte de la perte d’influence du Caire, de Bagdad et de Damas, concurrencée par la puissance géopolitique potentielle de l’Iran, préoccupée par la dégradation des liens avec Washington, l’Arabie saoudite n’a de cesse de s’affirmer comme principale puissance du maintien de l’ordre régional.

La volonté de faire rentrer le Qatar dans le rang, le soutien multiforme à l’Égypte du contre-révolutionnaire maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi, le financement de la modernisation de l’armée libanaise et les opérations militaires menées contre le Yémen s’inscrivent dans cette perspective.

Faire refluer la vague de contestation révolutionnaire par tous les moyens, réduire autant que faire se peut les facteurs d’instabilité régionale et renforcer les États qui lui font allégeance, en un mot devenir le centre de gravité du monde arabe, sont les objectifs que s’est fixée Riyad.

Au-delà de ces quelques remarques, qui ne prétendent pas à l’exhaustivité mais qui indiquent les complexes défis que doit affronter le monde arabe, il n’y a pas de raisons structurelles de douter de l’avenir de la région.

Bien que la conjoncture soit infiniment préoccupante pour les peuples arabes, les mouvements qui continuent à se manifester, souvent dans des conditions terribles, possèdent un immense potentiel positif et les sociétés continueront à s’affirmer malgré les difficultés que doit affronter la mise en œuvre des processus de démocratisation.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste