ANALYSES

L’État islamique est-il en recul ?

Interview
18 novembre 2015
Le point de vue de Karim Pakzad
Au vu de la multiplication des attentats sur des théâtres extérieurs (Egypte, Liban, France), quelle est la dimension et la stratégie actuelle de l’État islamique ?
Au départ, la stratégie de Daech, contrairement à Al-Qaïda, était basée sur l’obtention d’un territoire à partir duquel il pouvait mener ses actions extérieures. Il a ainsi réussi à occuper une grande partie de la Syrie et de l’Irak. Sûr de sa puissance et de son audience auprès des autres mouvements djihadistes à travers le monde, notamment des organisations affiliées auparavant à Al-Qaïda, Daech a, quelques mois après avoir proclamé le califat, mis en place une stratégie pour étendre son influence dans l’ensemble du monde musulman, du Maghreb jusqu’à l’Indonésie. Des groupes djihadistes comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Boko Haram ou une partie des Talibans se sont proclamés comme faisant partie de la mouvance.
A partir du mois d’août 2014, moment où il a mené son offensive en Irak, Daech a fait face à l’intervention armée d’une grande coalition internationale. A partir de ce moment-là, le groupe djihadiste a mis en place une stratégie complémentaire consistant à perpétrer des attentats pour déstabiliser les pays engagés contre lui. Cela explique les évènements récents en Arabie saoudite, en Egypte, au Liban, au Pakistan et en Afghanistan dont on parle très peu en Occident, et en France, notamment. Parmi les pays occidentaux engagés contre Daech - les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France -, le territoire français est celui où le groupe dispose du plus grand nombre d’éléments. En effet, les djihadistes français sont les plus nombreux à rejoindre Daech dans son combat en Syrie (450 Français combattent en Syrie et autant sont revenus en France) permettant au groupe de disposer d’une base ou de réseaux en France. Paris a une dimension symbolique très importante dans le monde entier et particulièrement au Moyen-Orient.
Après avoir conquis un territoire, la stratégie actuelle de Daech est ainsi d’étendre son influence en dehors de la Syrie et de l’Irak et de déstabiliser les pays engagés dans le combat contre lui.

Il est dit que Daech est en recul sur le terrain. Qu’en est-il et quelle est sa perception au Moyen-Orient ?
La stratégie de Daech au Moyen-Orient consiste à mettre en place des groupes ou organisations pour déstabiliser et éventuellement prendre le pouvoir dans l’ensemble de la région. L’idée est d’établir un seul gouvernement pour le monde islamique. Dans cette optique, il s’attaque à l’ensemble des pays arabes comme le Liban, l’Egypte, la Tunisie, etc. Daech a toutefois subi un recul ces derniers mois. Ses conquêtes remontent à la prise de la ville irakienne de Ramādī en mai 2015 à proximité de Bagdad. Depuis, il n’a pas effectué d’avancée et, au contraire, il semble reculer. L’engagement de la Russie en Syrie et le renforcement de l’armée syrienne par la présence des conseillers militaires russes et également iraniens, mais aussi des combattants libanais du Hezbollah, irakiens et afghans, ont permis d’affaiblir le groupe. Aujourd’hui, le pouvoir de Bachar al-Assad est consolidé sur le terrain et Daech et ses alliés ne sont plus en mesure de lancer des offensives contre Damas.
Daech a également connu un échec en Irak face aux forces kurdes à Sanjar, ville des Yazidis qui a une importance stratégique étant donné qu’elle se trouve sur la voie de communication entre la Syrie, Mossoul et Bagdad. C’est un revers extrêmement important. Selon le secrétaire d’Etat John Kerry, Daech a perdu 25 % des territoires occupés en 2014.
Ainsi, la tendance est aujourd’hui plutôt à l’affaiblissement de Daech sur le terrain. Les attentats de Paris ne sont pas étrangers à cette situation. Affaibli, Daech cherche à remobiliser ses troupes et ses admirateurs par des actions violentes comme la tuerie à Paris.

Les avancées diplomatiques sur la Syrie et la menace du groupe islamique qui semblent avoir émergé du G20 sont-elles à même de répondre à l’ampleur de la menace ? Quelle est la réalité de la coalition contre l’Etat islamique ?
L’un des éléments qui a contribué au renforcement de Daech depuis l’an dernier était qu’il n’existait pas de véritable cohérence politique et stratégique au sein de la communauté internationale vis-à-vis de la Syrie. La coalition internationale était composée de 54 pays, alors qu’il y avait en réalité essentiellement les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, la France, qui menaient des actions en Syrie en bombardant les positions de Daech. Les pays au sein de cette coalition avaient des intérêts contradictoires vis-à-vis de la Syrie. Par exemple, la Turquie a longtemps refusé de faire partie de la coalition car ses intérêts ne correspondaient pas aux intérêts des pays occidentaux. Ces derniers pensaient qu’il fallait combattre en priorité Daech. La France, quant à elle, refusait de choisir entre Daech et le régime syrien. Cette stratégie fondée sur le soutien aux forces modérées n’était pas payante. L’Arabie Saoudite était longtemps opposée au fait que l’Iran prenne part à cette coalition. L’Iran est pourtant essentiel dans la recherche d’une solution politique en Syrie où il exerce une influence certaine. L’engagement russe et le retour de l’Iran sur la scène mondiale, le poids des Etats-Unis et les récents attentats de Paris ont changé la donne. Les autorités françaises ont pris conscience que Daech représentait la véritable menace, non seulement en Syrie mais au niveau international. La coalition internationale ne peut pas se passer de la Russie et de l’Iran, deux pays soutenant le régime syrien. Ils ne laisseront pas les Occidentaux chasser Bachar al-Assad, considérant que s’il devait quitter le pouvoir, il serait remplacé par Daech.
Nous sommes ainsi revenus aujourd’hui sur une position plus cohérente : l’ennemi principal est Daech. Cela est désormais admis par l’ensemble des pays occidentaux, y compris la France. Il faut une coalition contre lui, et une fois vaincu, une négociation sur l’avenir de la Syrie pourra s’effectuer pour mettre en place un gouvernement de transition et un processus menant à des élections. Il faut tout faire pour vaincre Daech, sans quoi il n’y aura pas de solution, ni en Syrie ni en Irak.
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