ANALYSES

Conflit en Syrie : comment agir ?

Interview
27 février 2015
Le point de vue de Didier Billion
Mercredi 25 février, la rencontre entre des parlementaires français et le président syrien Bachar al-Assad a fait grand bruit. Cette visite, engagée contre l’avis du ministère des Affaires étrangères, peut-elle permettre d’ouvrir le débat sur la politique syrienne de la France qui a décidé depuis 2011 d’adopter une ligne très ferme vis-à-vis de Damas ?
L’initiative des quatre parlementaires français, condamnée tant à droite qu’à gauche de l’échiquier politique, a eu lieu dans un contexte où la situation est totalement bloquée en Syrie. Au-delà de la visite de ces parlementaires, la véritable question est en fait le bilan de la politique française sur le dossier syrien.
Depuis le début de la crise en Syrie, la France a développé une posture extrêmement ferme à l’égard du régime de Bachar al-Assad. La fermeture de l’Ambassade de France, au mois de mars 2012, a par exemple été, de mon point de vue, une erreur, puisque cela a coupé les canaux de contact avec les autorités syriennes. Dans ce type de situation de crise extrême, aussi désagréable soit-elle, la discussion avec les autorités syriennes n’en demeure pas moins nécessaire.
On se rappelle aussi de l’épisode de la fin du mois d’août 2013, au moment de l’utilisation d’armes chimiques dans la banlieue de Damas. La France, très va-t-en-guerre à l’époque, s’était retrouvée bien seule puisque ses alliés, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, l’avaient purement et simplement lâché au milieu du gué. Le président François Hollande n’avait alors pas hésité à menacer le régime de Bachar al-Assad de « punitions », utilisant, à tort, ce terme comme un concept diplomatique.
Le bilan de la politique française sur le dossier syrien est très négatif. La diplomatie française s’est fourvoyée dès le début du conflit, considérant et répétant à satiété que le régime syrien n’avait que quelques semaines ou quelques mois de survie. Pourtant, quatre ans après le début de la crise, le régime est encore en place. S’il est évidemment affaibli, il semble paradoxalement plus assuré qu’il y a deux ans ; il y a donc une modification des rapports de force. Cette initiative des parlementaires français, même minoritaire et condamnée de toute part, possède l’insigne mérite de réaffirmer la nécessité du dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad. Elle constituera peut-être le signe annonciateur d’une réorientation politique de la France sur ce dossier et, d’une façon plus générale, sur la politique qu’elle mène dans la région.

Pensez-vous que face à la montée de l’Organisation État islamique, renouer le dialogue avec Damas s’impose pour permettre d’endiguer le péril djihadiste ?
Le principal défi qui se pose aujourd’hui dans cette sous-région du Moyen-Orient est probablement la question de l’Organisation État islamique (Daech), non seulement en Syrie mais également en Irak. Les bombardements réguliers depuis maintenant plusieurs mois de la coalition ne parviendront pas en tant que tels à éradiquer et à faire chuter Daech. En Syrie, au vu de l’ostracisation systématique du régime de Bachar al-Assad, aucun lien officiel direct n’existe avec le pouvoir. Une des conséquences, c’est que les opérations militaires menées sont peu efficaces car nous sommes aujourd’hui dans l’incapacité de les articuler avec des initiatives politiques. En Irak, la situation est un peu différente car le dialogue est direct avec les autorités politiques de Bagdad.
Nous savons que les bombardements sur les positions de Daech en Syrie sont exclusivement le fait des Etats-Unis, alors que la France ne bombarde que leurs positions irakiennes. Néanmoins, les Etats-Unis prennent soin d’avertir les autorités syriennes des endroits et des moments où ils vont frapper. Par conséquent, et malgré les déclarations officielles, on constate qu’il y a bien une forme de relation et d’échange politique. Il faut donc en finir avec l’hypocrisie et renouer des contacts au plus haut niveau avec les autorités de Damas, de façon à rendre plus efficient le combat contre l’organisation djihadiste, dans la mesure où on la considère comme un danger majeur. Les formules prononcées par les autorités françaises, expliquant que Daech et le régime de Damas sont les deux faces d’une même médaille, sont peut-être des discours qui satisfont ceux qui les prononcent mais ils ne permettent pas d’être réellement efficace et opérationnel. Arrêtons de nous gargariser de belles formules et soyons pragmatiques sur cette question : même si cela peut en choquer certains, c’est toujours avec ses adversaires que l’on est obligés de négocier et non pas avec ses amis.

Une intervention militaire en Syrie dans le cadre du Conseil de Sécurité n’est pas pour l’heure envisageable et les relations diplomatiques avec Damas sont au point mort. Dans ces conditions, comment envisager une fin au conflit syrien ?
Il n’y aura pas de solution militaire à ce conflit et le régime syrien ne sera pas défait militairement, sinon il le serait depuis longtemps. Sachant et considérant que le dialogue direct est difficile, il faut donc s’appuyer sur les faibles initiatives qui existent.
La première est celle qui a eu lieu à Moscou il y a trois semaines. Elle n’a certes pas débouché sur une solution viable à ce stade - ce n’était d’ailleurs pas une négociation officielle - mais cette initiative a au moins eu le mérite de rassembler certaines des composantes de l’opposition syrienne avec des représentants du pouvoir. Il devrait y avoir au cours du mois de mars une deuxième session de cette rencontre. Les avancées sont très lentes car les contentieux sont immenses et les susceptibilités légitimement exacerbées. Mais, même si les résultats ne sont pas tangibles à l’heure actuelle, il est important de soutenir ce type d’initiative.
Pour les mêmes raisons, il semble nécessaire sur ce dossier que des échanges au plus haut niveau soient menés avec les autorités russes, dont on sait qu’elles tiennent dans leur main une partie de la solution à la crise syrienne. Le dialogue avec la partie russe est évidemment très compliqué, compte tenu notamment de la crise ukrainienne, mais il n’y aura pas d’autre solution.
Enfin, il existe un autre acteur d’importance dans la région du Moyen-Orient qui est l’Iran. Depuis le début du conflit, nous savons que ce pays soutient inconditionnellement le régime de Bachar al-Assad, en lui livrant notamment des armes ou en envoyant des officiers supérieurs pour aider les troupes du pouvoir syrien. Malgré cela, l’Iran est aussi partie à la solution de la question syrienne, d’autant que depuis le mois de septembre, ce pays participe à la lutte contre Daech. Les Iraniens doivent donc être réinsérés dans le débat international et dans le jeu régional. Il y a bien sûr le dossier nucléaire, dont on peut souhaiter qu’il se dénoue dans les semaines à venir mais, indépendamment de cela, l’Iran est sans aucun doute un des atouts qui peut participer au dénouement de la situation.
C’est ainsi en encourageant toute initiative politique permettant de renouer les fils du dialogue et en s’appuyant sur ceux qui sont parties aux solutions, c’est-à-dire Moscou et Téhéran, que l’on parviendra à avancer. Cela nécessite de passer outre nos susceptibilités ou nos émotions pour raisonner lucidement, trouver une solution à ce conflit et combattre plus efficacement le défi que représente Daech.
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