ANALYSES

Mort du Roi Abdallah : où en est l’ Arabie Saoudite ?

Presse
26 janvier 2015
La mort du roi Abdallah d’ Arabie saoudite à l’âge de 90 ans et sa succession à la tête du royaume par son frère, le prince héritier Salman, surviennent à un moment charnière et crucial pour le pays. Le contexte géopolitique est particulièrement tendu (déstabilisation du Yémen, guerre civile en Syrie et montée en puissance des chiites en général et de l’Iran en particulier) dans une région où l’ Arabie Saoudite joue un rôle pivot et revendique le leadership. Sur le plan interne, l’obsession de la stabilité politique et sociale trahit l’anxiété de la famille régnante.

État le plus vaste et le plus peuplé de la Péninsule arabique avec près de 30 millions d’habitants, dont huit millions d’étrangers, le territoire (aride et semi-désertique) de l’ Arabie saoudite est le berceau de l’Islam. Son monarque est le gardien des deux principaux lieux saints de l’Islam : La Mecque (en direction de laquelle les musulmans se tournent pour prier cinq fois par jour) et Médine (la ville du Prophète Mohammed).

L’actuel royaume wahhabite est le fruit d’un projet, né à la fin du XVIIIe siècle, d’unification de tous les musulmans sur un seul territoire au sein d’un État religieux unifié. Un projet au cœur du pacte tacite entre la famille Al-Saoud, dont « le pouvoir est d’essence sédentaire » dans un environnement formé de bédouins nomades, et des descendants de Mohammed Ibn Abdel Wahhab, père du Wahhabisme. Cette alliance du « sabre et du turban » (George Corm) a permis de « détribaliser » (Fatiha Dazi-Héni,) une entreprise politico-militaire animée par la volonté de créer une forme d’État conçu sur le modèle de l’État-nation. Au terme de conquêtes successives, le royaume d’ Arabie saoudite est fondé officiellement le 22 septembre 1932 par Abdelaziz ben Abderrahmane Al-Saoud, « émir du Nadjd et imam des Wahhabites » depuis 1902, qui en devient le roi. Avec l’abandon sous la pression des Britanniques de l’ambition originelle d’unification des musulmans, la rupture est consommée avec un mouvement de dissidence salafiste. Le régime n’en reste pas moins la façade, le porte-voix et le grand argentier du wahhabisme sur la scène arabe et internationale. L’État théocratique repose sur une monarchie islamique absolue, contrôlée par la famille Saoud. Le pluralisme politique est exclu et à défaut de parlement représentatif, il existe un « Conseil de choura » composé de 120 membres, exclusivement des hommes, désignés par le roi, et privé de tout pouvoir de décision.

Au-delà de la menace interne incarnée par la minorité chiite (moins de 10% de la population concentrée dans le sud-ouest du pays), l’ Arabie saoudite est obsédée par l’influence et la menace régionale que représente l’Iran depuis la Révolution islamique en 1979. Le spectre d’un « arc chiite »- allant du Liban jusqu’au nord-ouest de l’Afghanistan, en passant par le sud de la Syrie et de l’Irak et remontant par l’Iran- est conforté par la montée en puissance des chiites irakiens après la chute de Saddam Hussein et du Hezbollah libanais qui incarne la résistance à Israël. C’est à cette aune qu’il convient d’interpréter l’interventionnisme de Riyad dans les crises qui ont secoué ces voisins directs : au Yémen, où il est militairement intervenu dès 2009 contre la rébellion chiite zaydite ; à Bahreïn, où les manifestations de la majorité chiite ont été réprimées par les forces saoudiennes alliées aux Émirats Arabes Unis ; en Syrie, à travers un soutien diplomatique et financier aux insurgés contre le régime Al-Assad, émanation de la communauté chiite alaouite et allié de l’Iran.

Son statut unique dans le monde islamique, sa richesse pétrolière et sa puissance militaire (grâce à une armée conséquente et bien équipée) lui permettent d’exercer un leadership régional, qui se fait sentir bien au-delà de la Péninsule arabique. La sécurité du royaume repose néanmoins sur l’alliance stratégique avec les États-Unis datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale et pendant de la présence des compagnies pétrolières américaines regroupées au sein de l’Aramco. La guerre du Golfe de 1991 a bien montré cette dépendance, elle l’a même renforcée par l’installation de troupes américaines sur le sol saoudien, laquelle ravivé le sentiment que ce régime trahit l’Islam.

Pourtant, l’Islam sunnite wahhabite est également le pilier de l’ordre social, juridique et politique du pays : l’Islam est la religion officielle du Royaume, et le droit applicable se fonde sur le Coran et la sunna. La société civile est régie par une lecture rigoriste des sources de l’Islam, imposée aux sujets du Royaume qui se trouvent ainsi sous la surveillance et le contrôle d’une police religieuse (les « muttawas ») et d’une « Commission de la promotion de la vertu et de la prévention du vice ». Le Wahhabisme est aussi un « produit d’exportation » (même après les attentats du 11 septembre 2001 à New-York). L’ Arabie saoudite persiste dans l’apologie d’un islam rigoriste d’inspiration wahhabite au sein et au-delà du monde arabe.

Face à la puissance énergétique et au rôle stratégique du régime, les chancelleries occidentales évitent traditionnellement d’exprimer toute critique à l’encontre d’un régime foncièrement étranger aux valeurs de la démocratie et des droits de l’Homme pourtant mis en avant pour justifier l’ingérence dans d’autres pays arabes ou non. Le primat de la realpolitik tient ici à quelques données. Les ressources en hydrocarbures de l’ Arabie saoudite font du Royaume le premier pays producteur mondial de pétrole (et le deuxième exportateur). Une position qui l’amène à jouer une fonction de régulateur des prix du baril (à travers l’OPEP où il pèse de tout son poids). La manne pétrolière a financé l’industrialisation et l’urbanisation du pays. Le niveau élevé du PIB par habitant ne saurait néanmoins masquer des signaux sociaux négatifs : 30 % des moins de 25 ans sont au chômage et environ 13% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le problème de la redistribution sociale de la rente pétrolière est patent. Tandis que les richesses (y compris celles issues des marchés publics et de l’immobilier) sont captées essentiellement par les membres de la famille royale, la population pauvre subit de plein fouet une inflation forte et une crise du logement, à tel point que le pouvoir saoudien a dû mettre en œuvre une « stratégie nationale pour remédier à la pauvreté ». Ces initiatives entendent prévenir toute contestation sociale susceptible de se muer en contestation politique, à l’image de celles qui ont traversé le monde arabe en 2011. Si le régime a échappé en apparence à tout mouvement de contestation, la peur de la contagion s’était véritablement saisie de ses dirigeants. Pour preuve, le roi Abdallah n’avait pas hésité de la carte de l’achat de la paix sociale par la redistribution de près de 115 milliards d’euros. La défiance du régime à l’encontre de toute contestation de l’ordre établi- y compris dans les « pays frères »- s’est également traduit par l’exil doré offert à notre ancien dictateur et à sa femme, le couple Ben Ali-Leila Trabelsi. Une manière de refuser que justice soit faite, une manière de mépriser la souveraineté populaire d’un « pays frère »…
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