ANALYSES

Que changerait un accord avec l’Iran ?

Interview
5 novembre 2014
Le point de vue de Thierry Coville

Où en sont les négociations entre le groupe des 5+1 et l’Iran ? Quels sont les principaux points d’achoppements ? Quels sont les scénarios envisageables ?


Les négociations entre le groupe des 5+1 (USA, Royaume-Uni, France, Chine, Russie, Allemagne) et l’Iran ont débuté en novembre 2013. La première phase de négociations s’était achevée en juillet dernier sans qu’aucun accord final n’ait été trouvé. Les négociateurs avaient cependant convenu de prolonger leurs efforts lors d’une seconde phase de négociations, devant s’achever le 24 novembre 2014. Nous sommes donc aujourd’hui dans la « phase finale » des négociations dont le but est de parvenir à un accord sur les contours définitifs du programme nucléaire iranien et ainsi de régler le différend entre l’Iran et la communauté internationale : c’est donc un grand enjeu.


Il existe, à ce jour, différents points d’achoppements techniques – tels que l’accès à un certain nombre de sites, des garanties que l’Iran peut donner sur la transparence de son programme nucléaire dans le futur, etc. – mais qui sont surmontables. On peut cependant identifier deux points majeurs d’achoppement.


Le premier d’entre eux est incontestablement le nombre de centrifugeuses dont l’Iran pourra disposer à l’avenir car les positions des parties sont très éloignées. Du côté iranien, Ali Khamenei (le Guide suprême) avait ainsi évoqué le chiffre de 190.000 centrifugeuses tandis que des officiels français et américains penchaient davantage en faveur de 1000 à 2000 centrifugeuses. On a cependant l’impression que des concessions ont été réalisées des deux côtés ces dernières semaines et qu’un accord soit exactement le nombre de centrifugeuses revendiqué par le régime iranien – pourrait se faireest envisageable. On partirait sur un schéma où le nombre de centrifugeuses de l’Iran serait limité durant une période allant de 3 à 5 ans avant de pouvoir progressivement augmenter si un certain nombre de garanties était apporté par l’Iran.


Le second point d’achoppement a été soulevé par les Américains. En effet, certains officiels militent pour l’institution d’une période de sûreté, pendant laquelle le régime iranien se soumettrait à des contrôles, afin de garantir sa bonne foi et l’application des termes de l’accord. En cas de respect de ses engagements, les sanctions américaines pourraient alors être levées par le Congrès. Cette condition apparaît comme inacceptable par les Iraniens car elle les soumettrait, selon eux, à la merci du gouvernement américain. De plus, l’accord intérimaire, adopté en novembre 2013, stipulait explicitement que tout accord définitif sur le nucléaire iranien devrait s’accompagner d’une levée sans conditions des sanctions (multilatérales ou bilatérales) pesant sur l’Iran. De nombreux politiques américains font dans le même temps pression sur Barack Obama afin d’obtenir l’accord le « moins favorable » à l’Iran. Cette période de sureté, demandée par Obama, serait présentée comme une garantie à ces parlementaires zélés. On voit bien que ce n’est pas simplement une vision technique mais une vision politique qui doit présider à un accord. Politiquement le gouvernement américain va devoir assumer le fait que le régime iranien ait le droit d’enrichir de l’uranium et disposera de plus de centrifugeuse que ce que les Etats-Unis désiraient initialement. Tandis que de leur côté, les autorités iraniennes vont devoir réaliser qu’elles ne pourront avoir autant de centrifugeuses qu’elles le voulaient.


Trois scénarios peuvent alors être envisagés. Selon le scénario du pire, aucun accord ne serait trouvé entre les négociateurs. Il conduirait immanquablement à une hausse des tensions régionales. De plus, il risque d’être instrumentalisé par des pays comme Israël, qui y verraient une « preuve supplémentaire » que l’on ne peut négocier avec l’Iran et qui proposerait à nouveau de répondre militairement au programme iranien. Des sanctions supplémentaires seraient également immanquablement votées par les chancelleries occidentales. Côté iranien, le président Rohani et les tendances modérées au sein du régime en sortiraient immanquablement affaiblies : l’espoir de voir des réformes politiques ou le régime s’ouvrir se réduirait alors à peau de chagrin.


Selon un second scénario, que je juge peu probable, aucun accord n’est trouvé mais les négociateurs décident de prolonger les négociations en admettant qu’ils ont bien avancé (à l’image de ce qui avait été décidé en juillet). Cette hypothèse semble cependant peu réaliste car bon nombre d’officiels iraniens ont déclaré que tout prolongement des pourparlers n’était pas envisageable.


Enfin, on peut imaginer qu’un accord soit trouvé entre les différentes parties. Un tel accord permettrait alors de clore définitivement la question du programme nucléaire iranien.


En quoi la signature d’un accord sur le nucléaire représente-t-il un enjeu majeur, notamment pour l’Iran ?


Un tel accord représente un enjeu majeur pour l’Iran et la région toute entière ; cela permettrait accessoirement aux Etats-Unis, à l’Union européenne et à l’Iran d’avancer sur bon nombre de dossiers, tels que la stabilisation de l’Afghanistan, la lutte contre Daesh ou bien encore une sortie de crise négociée en Syrie. Or le différend nucléaire empêche aujourd’hui les Occidentaux et l’Iran de passer à autre chose et d’entamer une « collaboration », ce qui est regrettable. Un tel accord renforcerait également politiquement le camp des modérés, ce qui offrirait au président Rohani un capital politique pour entamer une réforme de l’économie iranienne – afin d’offrir un plus grand rôle au secteur privé – ainsi que de faire avancer les questions des libertés individuelles et des droits de l’homme.


Comment peut-on expliquer la mauvaise image de l’Iran en France ?


On a observé une inflexion de la politique étrangère française vis-à-vis de l’Iran depuis la présidence de Nicolas Sarkozy. Ce virage idéologique n’a pas été compromis par l’élection de François Hollande et on peut le regretter. Cette position peut également s’expliquer par les liens profonds que la France a tissé avec les monarchies du Golfe et Israël. Une telle posture néoconservatrice permettait de prouver à nos alliés que la France n’était aucunement favorable au régime iranien et que la France « montait la garde » vis-à-vis du danger iranien. Cette position est cependant de plus en plus intenable. L’Iran constitue, en effet, aujourd’hui l’une des rares zones stables au Moyen-Orient tandis que la société iranienne se modernise de plus en plus.


Le discours tenu par la diplomatie française est donc anachronique et ne tient absolument pas compte des évolutions socio-politiques de l’Iran. De plus, une telle prise de position ne crée pas un climat favorable à l’implantation des firmes françaises en Iran. Or ce pays constitue un marché important, où les entreprises asiatiques (sud-coréennes et chinoises notamment) sont déjà solidement implantées et où les entreprises américaines préparent quant à elles leur retour. Le maintien d’une telle posture vis-à-vis de l’Iran ourdes conséquences financières,est plutôt pénalisant pour les entreprises françaises.


La société iranienne peut-elle aujourd’hui être considérée comme une société « moderne » ? La page de la Révolution de 1979, est-elle désormais tournée ?


Si l’on s’en tient à certains indicateurs reconnus, il est indéniable que la société iranienne peut aujourd’hui être considérée comme une société « moderne ». Le taux de fécondité est ainsi passé de 7 enfants par femmes (avant la Révolution) à un peu moins de deux enfants par femme. De leur côté, les femmes iraniennes ont soif d’éducation, ont envie de travailler et de se marier plus tard que leurs ascendantes. Les jeunes filles constituent même aujourd’hui 60% des inscrits des universités iraniennes. La population est majoritairement urbaine (à plus de 70%), de plus en plus éduquée et raffole d’internet et des nouvelles technologies – malgré la censure en vigueur.


Il est indéniable que les Iraniens sont très nationalistes et que les institutions issues de la Révolution de 1979 sont toujours là. Mais derrière la reprise des relations, inaugurée l’an dernier, entre les Etats-Unis et l’Iran, on peut voir la marque de la pression de la société iranienne pour une normalisation des relations irano-étasuniennes et des relations du régime avec les pays occidentaux. La société iranienne entend ainsi voyager et commercer librement avec l’étranger.

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