ANALYSES

L’étonnante stratégie d’Israël face au Hamas

Presse
12 décembre 2012
Didier Billion - Atlantico
Le chef en exil du Hamas, Khaled Mechaal, vient de faire un discours très acclamé devant plusieurs dizaines de milliers de Palestiniens ? Peut-on parler d’un retour en force du Hamas dans l’opinion locale ?

Il faudrait d’abord dissocier les différentes tendances de l’opinion publique palestinienne en général. Le discours de M. Mechaal a été prononcé le 8 décembre dernier devant une centaine de milliers de gazaouis, et ces derniers n’ont pas la même vision du conflit avec Israël que les Palestiniens vivant en Cisjordanie. Au sein de la bande de Gaza les dirigeants du Hamas, quels qu’ils soient, sont effectivement portés au pinacle par l’opinion, ces derniers apparaissant à la fois comme la seule autorité effective ainsi que la seule force capable de répliquer aux opérations israéliennes. Dans ce contexte, l’arrivée de M. Mechaal dans la bande de Gaza (il n’y avait jusque-là jamais mis les pieds…) a déclenché une liesse populaire qui était loin d’être feinte, ce dernier pouvant se poser en quelque sorte en héros de la cause gazaouie. On peut cependant affirmer qu’une visite en Cisjordanie, ou le Fatah de Mahmoud Abbas représente de fait l’autorité politique, aurait débouché sur un accueil autrement moins chaleureux.


Je ne dirais donc pas qu’il s’agit d’un retour en force du Hamas, cette structure ayant toujours eu une légitimité quasi-incontestée dans la bande de Gaza. Pour ce qui est de M. Mechaal on peut même affirmer que derrière ses déclarations bellicistes existe une réelle volonté d’aboutir à terme à la reconnaissance complète de la Palestine via la négociation. Ce dernier a ainsi affirmé il y a quelques années qu’il était éventuellement prêt à considérer l’établissement de frontières entre Israël et la Palestine sur la base de celles établies en 1967, ce qui équivaudrait à une reconnaissance de facto de l’Etat juif, position qui jusque-là était perçue comme absolument inenvisageable par les dirigeants du Hamas opérant à Gaza. Malgré ses déclarations du 8 décembre dernier, où il affirmait que la Palestine devait s’étendre « de la rivière (Jourdain) à la mer », on peut dire en effet que sur le fond le Hamas penche en faveur de la négociation plutôt que de la lutte à mort.


M. Mechaal a toutefois appelé à l’unité avec la Cisjordanie, dirigée par le Fatah de Mahmoud Abbas. Ces deux forces politiques peuvent-elle s’entendre malgré leurs nombreux points de divergences ?

Bien que cela ne soit probablement pas pour demain, on peut selon moi affirmer qu’une telle union est tout à fait envisageable à terme. Cela peut paraître en effet paradoxal lorsque l’on sait que les trajectoires politiques du Hamas, partisan de la lutte armée, et du Fatah, qui prône la négociation sont totalement différentes. Néanmoins l’opinion palestinienne, quel que soit sa préférence politique d’ailleurs, appelle de ses vœux l’unité des deux formations et c’est à la lumière de ces informations que l’on peut comprendre en quoi la déclaration de M. Mechaal est très habile sur le plan stratégique et politique. Bien qu’il ne s’agisse pour l’instant que d’une formule, on peut parier que le chef du Hamas enregistrera donc un gain de popularité important s’il arrive à obtenir de manière concrète des gages d’unité, ce qui devrait de plus étendre logiquement son influence au-delà de la simple bande de Gaza.


Cela est potentiellement réalisable lorsque l’on sait que le Fatah voit son pouvoir diminuer au fil du temps puisque sa stratégie de la négociation se heurte à un refus catégorique d’Israël sur le sujet. On peut donc dire que d’ici quelques années, le sujet n’étant pas encore d’actualité, le vide politique laissé par le Fatah pourrait profiter au Hamas et à Khaled Mechaal, dont la posture combattive, sans obtenir de réels résultats, peut apparaître à terme plus séductrice dans l’opinion palestinienne. Je pense toutefois que les deux formations ont besoin l’une de l’autre pour légitimer leur existence, et d’ici quelques années l’établissement de discussions sur la base d’une réelle volonté d’établir un compromis m’apparaît inévitable, sinon souhaitable pour les Palestiniens.


Cette supposée radicalisation ne permet-elle pas à Benyamin Netanyahu de valider sa stratégie offensive à quelques semaines des élections législatives en Israël ?

Oui effectivement, d’autant plus que dans une logique court-termiste M. Netanyahu a tout intérêt a surfer sur la supposée radicalisation du Hamas pour conforter sa position de favori des sondages. Ce ne serait ainsi pas la première fois que l’actuel Premier ministre ferait jouer l’angoisse existentielle des Israéliens pour renforcer sa légitimité. On peut dire du reste qu’en période électorale tous les coups sont permis et que l’unité politique d’Israël passe en partie par la dénonciation d’un ennemi extérieur potentiellement dangereux. Ainsi on peut affirmer sans sur-interprétation que la visite de M. Mechaal a été officieusement autorisée par Israël puisque Tsahal contrôle de fait toute entrée ou sortie dans la bande de Gaza, les déclarations enflammées de M. Mechaal faisant parfaitement le jeu politique de M. Netanyahu.


A moyen terme on peut dire cependant que cette exploitation des peurs de l’opinion va à l’encontre même des intérêts de l’Etat juif, et il en va de même en ce qui concerne leur autisme diplomatique à l’encontre des Palestiniens. On peut ainsi s’étonner du lancement de la construction de 3000 nouveaux logements dans les colonies, dont l’objectif avoué est d’ailleurs de couper la Cisjordanie en deux et donc de compromettre la construction de l’Etat Palestinien. On a ainsi l’impression que les dirigeants d’Israël se tirent une balle dans le pied tous les matins en bloquant toute possibilité de paix dans la région, ces derniers préférant adopter une stratégie à court-terme en pariant sur les divisions internes des Palestiniens pour conserver leur position de force. Si ce contexte perdure on peut cependant s’inquiéter de la montée en puissance d’un terrorisme radicalisé qui sera bien plus offensif que le Hamas, ce qui réduira une nouvelle fois à néant les faibles espoirs d’un Moyen-Orient pacifié.

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