ANALYSES

«Il faudrait des années pour détruire le stock chimique syrien»

Presse
14 septembre 2013
Etes-vous surpris que le dialogue qui s’annonçait stérile ait abouti aussi vite ?



Oui, que l’on puisse aboutir aussi rapidement à un accord est une surprise, et plutôt une bonne surprise.


Quelle contrepartie chaque camp a-t-il bien pu lâcher ?



Pour l’instant personne ne perd rien. Parce que même si l’accord fait référence au chapitre 7, en cas de non observation par les Syriens de leur obligation de déclarer leur arsenal chimique, le fait de recourir au chapitre 7 ne signifie pas que les Russes vont voter obligatoirement le recours à des sanctions et encore moins à des frappes contre la Syrie.


Sergueï Lavrov dit que l’accord ne prévoit en rien un recours à la force...



Oui, c’est vrai. Il prévoit le recours au chapitre 7. Ça veut dire que l’on va négocier si la Syrie ne respecte pas ses obligations. Mais on peut penser qu’à ce stade, la Syrie, sous la pression de la Russie, va remplir ses obligations.




Et on peut dire que les Américains – chacun y trouve son compte –  se retirent une épine du pied parce que visiblement ils n’avaient pas envie d’intervenir. Ils se sentaient un peu piégés par leurs propres déclarations. Et finalement, ils poussent un ouf de soulagement de n’avoir pas à intervenir.




Quant aux Russes, ils triomphent diplomatiquement, en montrant que c’est leur mouvement qui a pu parvenir à un accord. Et que contrairement à ce qui est souvent dit, ils sont ouverts, ils respectent des principes et ils permettent d’apporter une contribution positive au règlement d’un conflit. Donc on peut dire que les deux parties trouvent leur compte.




Et puis il y a bien sûr le signal qu’ils envoient. Pour ce type d’affaires sérieuses, ça se passe entre Moscou et Washington.


Cet accord signifie-t-il que tout est réglé ou faut-il s’attendre à un nouveau bras de fer ?



Non, rien n’est réglé. Tout simplement parce que le conflit syrien n’est pas réglé et que la guerre civile continue et qu’elle va de nouveau apporter son lot de destructions, de morts et d’exactions. Et que même par rapport au point précis des armes chimiques où il y a une percée, une fois encore qui est surprenante, et de façon agréable, il faut toujours se méfier. On n’est pas encore dans l’exécution de cet accord. Mais rares sont les bonnes nouvelles qui viennent de Syrie depuis deux ans et demi, et ceci en est une.


L’objectif de John Kerry de retirer les armes chimiques à la mi 2014 vous paraît-il réaliste ? Les experts s’accordent sur le fait qu’il faudrait des années pour y parvenir...



Il faudrait des années pour détruire le stock. On peut exfiltrer ce stock. Et d’ailleurs il est probable que là, il y ait un accord entre les Russes et les Américains pour dire que le stock d’armes chimiques sera plus en sécurité en dehors de la Syrie qu’en Syrie, où il pourrait être pris par des forces extrémistes.




Chacun a un intérêt commun à ce que ce stock ne tombe pas entre de mauvaises mains. Et si le délai de destruction est long, le délai d’exfiltration peut être plus court. Simplement, aller prendre toutes les armes chimiques dans un pays qui est en guerre civile n’est pas non plus une opération extrêmement facile.


 


L’avertissement lancé par Ban Ki-moon, affirmant que le rapport des experts de l’ONU, ce lundi, allait conclure de manière accablante à l’utilisation d’armes chimiques, peut avoir joué un rôle dans ce qui s’est passé à Genève ce samedi matin ?



C’est clairement une pression supplémentaire sur les Russes, qui sont malgré tout attachés au principe de désarmement chimique. Et même s’ils soutiennent - et qu’ils ont largement soutenu - le régime syrien, ils ne veulent pas non plus apparaître comme les complices de l’usage d’armes chimiques. Donc ces propos de Ban Ki-moon ont très certainement pesé dans une plus grande ouverture des Russes à Genève.


Cet accord s’est joué entre Russes et Américains à Genève. La France est-elle totalement hors-jeu ?



Non, la France n’est pas totalement hors-jeu parce qu’elle a pesé. Mais effectivement, on peut dire qu’entre Obama qui décide de consulter le Congrès avant d’éventuelles frappes sans trop nous prévenir, et Kerry qui conclut un accord bilatéral, par rapport à tous les efforts que la France a fourni dans le dossier syrien, on ne peut pas dire que Washington soit vraiment un adepte du renvoi d’ascenseur.

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