ANALYSES

Les Brics sont-ils en train de bousculer les rapports de force économiques mondiaux ?

Interview
16 juillet 2014
Le point de vue de Sylvie Matelly
Réunis à Fortaleza au Brésil, les pays du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont décidé le lancement d’une banque de développement. Pour quelles raisons les BRICS ont-ils concluent cet accord ? Que prévoit-il exactement ?

Effectivement réunis à Fortaleza au Brésil, les pays du groupe BRICS ont décidé le lancement d’une banque de développement. L’idée de ce projet n’est pas nouvelle et avait été initié il y a quelques années par d’autres pays que les BRICS, notamment le Venezuela. Le projet vénézuélien s’intitulait Banco del Sur , et consistait en une banque pour l’Amérique latine dont les objectifs étaient similaires au projet actuel, à la différence notable que ce dernier s’adresse aux grands émergents et devrait donc disposer d’une force de frappe plus importante. L’objectif est de créer un fonds doté de capitaux pour financer des investissements.

La presse a évoqué des investissements dans les BRICS eux-mêmes mais, il y a deux ans, ces pays s’étaient positionnés pour élargir l’assiette et financer des infrastructures dans d’autres pays. En définitive, cet accord doit permettre aux BRICS de se donner une marge de manœuvre et une plus grande autonomie par rapport aux institutions internationales.

Peuvent-ils concurrencer les institutions internationales occidentales et bousculer les rapports de force sur la scène économique mondiale ?

L’enjeu principal est évidemment d’acquérir plus de liberté dans la prise de décision, notamment par rapport à ce qui se pratique dans les grandes organisations internationales. Si, depuis septembre 2013, l’OMC est dirigé par un brésilien, Roberto Azêvedo, le FMI et la Banque mondiale restent dominés par les Occidentaux. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le FMI est dirigé par un Européen et la Banque mondiale par un Américain, malgré les revendications incessantes des pays émergents. Les BRICS n’arrivent jamais à peser dans ces institutions parce qu’ils ne disposent pas des droits de vote suffisants. Jusque-là, ils n’en avaient pas les moyens, mais du fait de leur statut d’émergent, et à leur poids croissant dans le PIB mondial, ils aspirent à plus droits. En ce sens, créer une banque de développement est un moyen de peser davantage.

Ces initiatives ne sont-elles pas symptomatiques du manque de réforme et d’adaptation des grandes institutions financières ?

Les grandes institutions financières sont dans l’incapacité de se réformer pour au moins deux raisons. Premièrement, les sujets qu’elles traitent se sont considérablement accrus, ce qui augmente mécaniquement les différents potentiels. Deuxièmement, la liste des Etats membres s’est allongée, ce qui n’est pas sans poser de problème. A l’origine, le GATT comprenait 24 pays signataires, alors que l’OMC compte aujourd’hui 160 membres. Les négociations sont donc plus ardues puisqu’il faut négocier avec un plus grand nombre d’acteurs. Parallèlement, les pays du Nord, notamment les pays occidentaux, ont conservé leur emprise sur ces institutions parce qu’ils savent s’entendre lorsque ce cela est nécessaire afin de préserver leurs intérêts. Il existe donc une vraie difficulté d’adaptation des organismes financiers internationaux aux nouveaux phénomènes tels que l’émergence, la mondialisation et l’évolution de l’économie mondiale. Cette inadaptation est double : elle ignore les acteurs émergents mais aussi les nouveaux sujets de préoccupation, notamment les questions environnementales. Seules les Nations Unies traitent ces problématiques, et il n’est pas certain qu’il s’agisse de l’organe le plus adéquat pour le faire. En témoigne les difficultés autour du protocole de Kyoto et les grandes négociations sur le climat.
En définitive, on observe une nette difficulté de réforme bien que le fait que les BRICS n’arrivent pas encore à peser dans les relations internationales s’explique aussi par leur incapacité à s’entendre et à afficher une position commune par rapport au Nord. L’expérience d’une banque de développement est à cet égard particulièrement intéressante puisque si celle-ci sera dotée d’une enveloppe financière nécessaire à son lancement, l’approvisionnement en fonds risque de poser problème dans la durée. Les pays du Sud ne peuvent plus seulement se contenter de critiquer le Nord, ils doivent prendre leurs responsabilités. Il s’agit là de l’enjeu central des évènements en cours.
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