ANALYSES

La Libye, un pays en voie de « somalisation » ?

Interview
27 juin 2014
Le point de vue de Kader Abderrahim
Que peut-on attendre des élections législatives libyennes au vu du contexte plus que tendu et du faible taux de participation enregistré ?

En principe, nous devrions nous réjouir qu’un pays qui a vécu sous la dictature pendant plus de 40 ans puisse enfin s’exprimer librement. Malheureusement c’est une élection qui n’a pas grand sens. D’abord par son niveau de participation : il y a très peu de Libyens qui se sont inscrits pour participer à ce scrutin, soit à peu près 630 000 votants sur presque 3,5 millions d’électeurs. Cela réduit considérablement la légitimité de ce scrutin, ce qui risque de renforcer encore un peu plus les antagonismes, notamment parce que ceux qui contestaient la légitimité du Congrès Général National (CGN) vont continuer en disant qu’il n’a pas atteint le niveau de participation suffisant pour être une institution légitime.

Comment expliquer le chaos et l’insécurité qui se sont installés en Libye suite à la chute de Kadhafi ? Pourquoi le CGN n’at-il pas su remédier à la situation ?

La question fondamentale après la chute de Kadhafi et la mise en place de ces embryons d’institutions était le désarmement des milices qui s’est avéré un échec absolu. Les grandes régions et les tribus les plus importantes ont constitué un stock d’armes, notamment d’armes lourdes, qui leur permet de gérer de manière totalement autonome leurs régions, sans se soucier de l’intérêt général. Le pouvoir central a par conséquent échoué dans sa tentative de faire partager à tous les Libyens, quels qu’ils soient, l’idée qu’il faut construire un Etat et se donner des institutions légitimes et solides. Très peu fonctionnent aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’école ou des administrations libyennes.
Nous sommes ainsi face à un pays en voie de « somalisation » qui ne parvient pas à retrouver sa stabilité du fait de l’armement des tribus leur permettant de continuer à fonctionner de manière autonome, comme déjà évoqué, mais aussi du fait de la lutte pour le contrôle des champs pétrolifères qui constituent une manne financière considérable. Ajoutez à cela les grandes divisions au sein du CGN entre les « libéraux » et les islamistes, qui ne sont jamais parvenus à un compromis ni à un terrain d’entente, et vous avez le tableau général de la Libye d’aujourd’hui : un pays qui vit dans un chaos absolu dans lequel la sécurité n’est pas garantie et qui est en voie de paupérisation du fait de l’anarchie qui y règne limitant de fait les rentrées d’argent.

Finalement, la révolution n’a-t-elle pas complètement échappé à ceux qui l’ont mené, et notamment à la jeunesse libyenne ?

La révolution finit toujours par dévorer ses enfants ; il y a un principe de réalité qui domine. Une fois la révolution faite, ceux qui n’étaient pas outillés, ni militairement ni politiquement, ont été marginalisés. Une partie importante de la population est rentrée dans ses foyers espérant que les choses se mettraient en place mais laissant ainsi ressurgir ceux qui avaient de l’expérience et de l’expertise, ceux qui avaient des moyens, au sens politique du terme, soit parce qu’ils étaient issus de grandes tribus, soit parce qu’ils avaient été des piliers du régime ou des piliers de la révolution - parfois les deux -, qu’ils soient politiciens, chefs de tribu, miliciens, islamistes, anciens monarchistes, etc. Or, personne n’est parvenu à « digérer » les événements et à les capitaliser autour d’un socle de valeurs communes.
La Libye est un pays de tribus – il y a plus de 150 tribus et autant de chaînes de télévision – pour qui la vision collective de ce que doit être la Libye de demain n’existe pas. Ils y parviendront certainement mais cela prendra du temps.
Ceux qui ont activement participé au soulèvement populaire de l’hiver 2011 se sentent évidemment floués et réagissent parfois violemment parce qu’ils se sont engagés ou enrôlés dans des milices qui ont aujourd’hui plus des pratiques de bandits et de coupeurs de route qu’un objectif politique. Par ailleurs, la division allant crescendo au sein du Parlement du Congrès Général National a contribué à la perte du peu de légitimité qu’il avait eu à l’issu des premières élections de 2012.
Cette instabilité, très négative pour la Libye, inquiète également de plus en plus ses voisins, en particulier l’Egypte et l’Algérie, tout comme la petite Tunisie, qui essaie de construire sa démocratie ; aussi, si le pétrole ne coule pas, les Européens seront on ne peut plus concernés.
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