ANALYSES

L’Ukraine peut-elle sortir de sa crise politique ?

Interview
23 janvier 2014
Le point de vue de Philippe Migault
Les opposants, Iatseniouk, Tiagnibok et Klitschko, réclament des élections anticipées sous peine de déclencher une offensive. Face à cette menace, quelle va être selon vous la réponse du gouvernement ukrainien ?

Il semble évident que même si les trois grands leaders de l’opposition réclament effectivement des élections anticipées en guise de processus de sortie de crise, cela me semble quelque chose de relativement inconcevable. D’une part parce qu’ils semblent laisser planer un doute quant à leurs attentions. Visiblement ils semblent dire au gouvernement ukrainien que ce sont soit des élections législatives anticipées soit une montée en puissance des manifestations. Il y a déjà des morts, et je pense que menacer le gouvernement ukrainien d’une montée en puissance des manifestations, c’est courir le risque de faire dégénérer encore plus la situation qui est déjà extrêmement violente. D’autre part, cela risque de braquer davantage le gouvernement ukrainien que de lui présenter ce qui s’apparente à un ultimatum.

Il faut rappeler que le gouvernement ukrainien a la majorité à l’assemblée et a remporté les dernières élections. Il serait étonnant qu’il cède aux injonctions de l’opposition considérant qu’il a une légitimité démocratique et ayant obtenu l’onction du suffrage universel. Les prochaines élections présidentielles sont en 2015 et je pense que Ianoukovitch tentera de tenir jusque-là. Donc la réponse du gouvernement sera vraisemblablement négative.

Les responsables politiques européens ont soutenu Ianoukovitch en 2010, et font maintenant tout leur possible pour ne pas irriter la Russie, tout en dénonçant les violences commises lors de manifestations. Quel est le jeu de l’Union européenne vis-à-vis de l’Ukraine ?

L’Union européenne a vis-à-vis de l’Ukraine une politique qui est extrêmement claire. Le fait d’associer l’Ukraine dans un partenariat économique et politique, contrairement à ce que semble croire les Ukrainiens qui manifestent, n’est pas du tout le signe avant-coureur d’une éventuelle adhésion à moyen ou long terme à l’Union Européenne. Celle-ci est confrontée à des graves difficultés politiques et économiques, et a déjà eu beaucoup de mal à gérer les élargissements antérieurs. Intégrer un Etat comme l’Ukraine, de 45 millions d’habitants, qui a de gigantesques difficultés économiques, n’est pas quelque chose de concevable pour l’Union européenne. Elle n’essaie donc pas d’attirer l’Ukraine en son sein, elle cherche uniquement à arrimer davantage l’Ukraine à l’ensemble politique européen tout simplement afin que le pays ne bascule pas dans la sphère d’influence russe.


Moscou a dénoncé l’ingérence étrangère dans les affaires intérieures de l’Ukraine tout en offrant sa médiation pour résoudre le conflit. Quel est le rôle de la Russie dans ce conflit ?

Dans ce conflit la Russie a un rôle simple : elle essaie de reconstituer et de restructurer autour d’elle l’étranger proche, c’est-à-dire les anciennes républiques soviétiques, et de former un ensemble économique et politique fonctionnant autour d’un élément central qui serait la Russie. Ce n’est pas une reconstitution de l’Union soviétique contrairement à ce que certaines personnes affirment, notamment Hillary Clinton, ou d’autres experts. Il s’agit en fait de créer un ensemble qui d’un point de vue économique ressemble beaucoup à l’Union européenne des premiers temps. Il s’agit également de créer un ensemble politique commun. Aujourd’hui, les membres de l’Union douanière sont la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, l’Arménie a postulé et le Kirghizstan et le Tadjikistan sont intéressés. L’objectif est de créer un ensemble autour de cette Union douanière et de l’ Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, qui est le pendant militaire de ce projet) afin de bâtir un pôle de puissance susceptible de se faire entendre sur le continent eurasien entre d’une part une Europe de 500 millions d’habitants qui constitue un vrai pôle de puissance et d’autre part les pôles de puissances asiatiques comme la Chine et l’Inde qui se développent rapidement.

Donc dans ce conflit, la Russie considère que les Européens et les parlementaires européens qui viennent soutenir les manifestants sont des personnes qui font de l’ingérence dans les affaires intérieures de l’Etat ukrainien et considère qu’elle a beaucoup plus à offrir à l’Ukraine que l’Union européenne, puisque celle-ci n’apporte pas d’aide économique alors que la Russie vient de débloquer 15 milliards de dollars pour aider l’Ukraine contre un certain nombre de conditions. La Russie essaie d’attirer l’Ukraine dans son projet de restructuration de l’espace post-soviétique et, dans ce but, pratique une politique d’aide financière massive au pays afin de le convaincre que son intérêt est Moscou et non Bruxelles.

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