ANALYSES

Quelles évolutions après l’échec des négociations sur le nucléaire iranien ?

Interview
12 novembre 2013
Le point de vue de Didier Billion
Les négociations sur l’avenir du programme nucléaire iranien n’ont pas abouti ce week-end. Est-ce une surprise alors que tous les feux étaient au vert ?
Oui, c’est plutôt une surprise. Les avancées diplomatiques et politiques qui se manifestaient depuis l’élection du nouveau président iranien et surtout depuis la première réunion de contact le 15 octobre à Genève fournissaient des indicateurs plutôt positifs. Un certain nombre de points que l’on sait récurrents dans ce jeu de négociations entre d’un côté le 5+1 et de l’autre les Iraniens, allaient plutôt dans le bon sens. Les différents éléments étaient mis sur la table, des solutions de compromis se profilaient. Cela explique d’ailleurs qu’un certain nombre de ministres voulant être là pour la signature - John Kerry (secrétaire d’Etat américain), Laurent Fabius (ministre des Affaires étrangères français) -, aient fait le déplacement à Genève vendredi dernier parce que l’on pouvait considérer que les négociations étaient tellement avancées qu’elles pourraient se conclure. Malheureusement, le blocage de la France a fait basculer l’espoir qui existait pour enfin voir un début de déblocage d’un dossier qui n’en finit pas de durer depuis près de 10 ans.

L’Iran accuse Paris d’avoir « saboté » les négociations et d’être la « marionnette d’Israël ». Quel est le jeu de la France ? La colère iranienne est-elle justifiée ?
Premièrement, « sabotage » et « marionnette » sont des termes que je n’utiliserais pas, car relevant de la polémique ; je ne suis pas certain que cela fasse avancer les choses. Ce qui est clair en revanche, c’est que la posture de la France et les exigences qui ont étés posées par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, ont au moins différé la possibilité d’un accord. J’ose espérer que cela ne sera pas rédhibitoire pour de nombreux mois. Pour l’instant, les exigences de la France notamment sur la question du devenir des près de 200kg d’uranium enrichis à 20%, et sur la question du réacteur à eau lourde d’Arak, étaient telles qu’évidemment elles n’ont pas étés acceptées par les Iraniens. D’autant plus que dans le document de compromis de 3 pages qui a été soumis par Madame Ashton, au nom du 5+1, samedi en fin de soirée, aux négociateurs iraniens, rien ne faisait explicitement mention au droit à l’enrichissement d’uranium dans un but pacifique. Cela a été rédhibitoire et inacceptable pour l’Iran, et ce à juste titre du point de vue même de l’application du TNP. Les Français ont une responsabilité incontestable et assumée (puisque Laurent Fabius l’a assumé lui-même. Il a d’ailleurs été félicité et remercié par un certain nombre d’ultra-conservateurs américains et israéliens).
C’est une mauvaise bataille diplomatique. On peut se demander les raison pour lesquelles la France a adopté cette posture. Il y en a plusieurs complémentaires. Premièrement, la France, de par son histoire, s’est toujours posée comme gardienne du temple de la non-prolifération nucléaire au niveau international. Deuxièmement, il est clair que le gouvernement israélien a fait du lobbying pour empêcher la signature d’un compromis. On sait que Benyamin Netanyahu a téléphoné à un certain nombre de ses homologues (Cameron, Merkel, Hollande, Poutine). Troisième facteur qu’il ne faut pas négliger, même s’il a été peu relevé par les observateurs, c’est le facteur saoudien. L’Arabie Saoudite est très inquiète de voir l’Iran s’affirmer comme une puissance régionale incontournable. Les Saoudiens qui, jusqu’alors, s’estimaient protégés par le pacte de Quincy de 1945 avec les Américains, voient que Washington se désinvestit, relativement, au sein de la région ; les Saoudiens veulent trouver des points d’appui, en l’occurrence la France, et de puissances qui ne « capitulent » pas.
C’est la conjonction de ces différents facteurs qui permet de comprendre pourquoi la France a été, malheureusement, le pays qui a fait échouer les négociations.

Quels sont les enjeux d’une réussite, et inversement, les risques d’un échec des futures négociations ?
Les enjeux sont importants pour l’équilibre de la région. L’Iran est une puissance régionale, qu’on le veuille ou non, qui s’affirmera toujours plus. Ce que veulent les Iraniens, c’est la garantie par la communauté internationale qu’il n’y aura plus de volonté de changer de régime. La République islamique est ce qu’elle est mais c’est le régime qui existe actuellement en Iran. Si la volonté de changer le régime de la part de certains occidentaux se maintenait, il y aurait alors une impossibilité à stabiliser le rapport de force et à stabiliser la région dans son ensemble. D’autant que, pour des raisons géopolitiques et géoéconomiques, les ressources iraniennes en terme de gaz et de pétrole sont essentielles pour les Etats industrialisés qui sont avides d’hydrocarbures. C’est aussi un paramètre très important. Troisième aspect, la normalisation de l’Iran serait profitable dans un premier temps aux Iraniens eux-mêmes, mais aussi à un certain nombre de puissances industrielles, européennes ou non, puisque l’Iran représente 80 millions de consommateurs potentiels.
Si, a contrario, il n’y avait pas possibilité d’un accord sur le nucléaire iranien, les Iraniens poursuivraient en dépit des sanctions leur velléité de se doter de la maitrise de la filière nucléaire. D’ailleurs, les progrès qu’ils ont faits en une dizaine d’année malgré les sanctions sont impressionnants, au vu du nombre de centrifugeuses qui s’est multiplié par 15 en quelques années.
La grande question pour les Iraniens est le défi économique. Leur économie n’est pas en bon état, bien que le pays possède encore des réserves et qu’il ne soit pas encore à genoux ; les Iraniens, depuis des années (en particulier depuis 1979), ont l’habitude de résister dans des situations très difficiles. C’est un leurre absolu que de croire que continuer le jeu des sanctions les fera céder. L’Iran est un vieux pays, le peuple iranien est un grand peuple qui a le sens de l’histoire et on ne les fera pas mettre le genou à terre comme cela. Il est plus que jamais nécessaire de tout faire pour trouver une solution diplomatique, politique, parce que sinon nous risquons une réaction nationaliste. Tout le monde se soudera autour du gouvernement, autour du Guide et ce sera le meilleur moyen de ne pas parvenir au but que nous affirmons vouloir poursuivre : rétablir une forme de stabilité régionale.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste