ANALYSES

Pourquoi les Brésiliens manifestent-ils ?

Interview
19 juin 2013
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Dans quel contexte politique et économique ces manifestations prennent-elles place ?
Le Brésil traverse une période difficile, la croissance ayant nettement baissé. Celle qui est attendue cette année représente un peu moins de trois points ainsi que la moitié de ce qu’avait connu le Brésil il y a deux ans. Cette baisse de la croissance s’accompagne d’une forte inflation qui pèse sur le quotidien des personnes les plus défavorisées. Ce sont les deux éléments principaux qui expliquent les raisons pour lesquelles beaucoup de personnes sont sorties dans la rue lorsque le gouvernement a annoncé l’augmentation de 10% du prix des transports. Augmentation qui correspond d’ailleurs au niveau d’inflation au Brésil. Dans une course entre prix et salaires, ce sont souvent les salaires qui suivent difficilement. Les gens sont donc sortis spontanément dans la rue, d’abord à Sao Paulo mercredi dernier, et le mouvement a ensuite progressivement pris de l’ampleur comme on a pu le constater tout au long de la fin de semaine dernière et ces jours-ci. En arrière-plan de ces manifestations, il faut rappeler que les inégalités sont très fortes, le salaire minimum oscille entre 230 et 240 euros par mois. Le prix du billet de transport étant plus ou moins le même qu’en France, cela signifie qu’il y a une part importante du revenu mensuel qui passe dans les frais de transport. Une ville comme Sao Paulo habite 11 millions d’individus, et on estime à 4,5 millions de personnes tous les jours qui utilisent les transports en commun. On voit alors l’incidence que peut avoir l’augmentation du coût du transport dans la vie quotidienne des gens.

Les violences qui se sont déroulées lors de certaines manifestations sont-elles l’œuvre de quelques individus éparpillés, ou reflètent-elles une véritable colère et exaspération des Brésiliens ?
Les premières violences à Sao Paulo sont essentiellement le fait de la police de l’Etat de Sao Paulo (le Brésil est un Etat fédéral) qui a manifestement reçu des instructions de sa hiérarchie. Le gouverneur a par ailleurs traité les manifestants de « vandales », et a en conséquence demandé à la police de faire le nécessaire pour libérer les rues des manifestants. Ailleurs, comme à Rio de Janeiro, il semblerait qu’il y ait eu une manifestation pacifique lors de l’occupation du Parlement local de l’Etat de Rio : une trentaine d’individus - comme il y en a toujours dans ce genre de manifestations - se sont livrés aux violences. Pour médiatiser l’événement, ce sont souvent ces images-là qui sont privilégiées par les télévisions, plus que des entretiens avec des manifestants ou des défilés pacifiques, qui ne retiennent pas l’attention du téléspectateur.

Pourquoi le Mondial tient-il une place si importante dans les revendications des Brésiliens ?
Les Brésiliens sont face à des problèmes d’inflation, d’augmentation du coût de la vie quotidienne et ils constatent en parallèle que l’essentiel des investissements de l’Etat est consacré à la construction ou à la rénovation de stades qui, a priori, ne servent pas souvent, alors que bus et métros sont d’une utilité quotidienne.
Le deuxième élément, c’est que les prix des places de football au Brésil sont très élevés et de moins en moins de gens trouvent la possibilité de se rendre dans un stade pour regarder un match. Une rancœur s’est développée à l’encontre de ce sport, qu’une majorité de gens affectionne pourtant mais auquel ils ne peuvent assister.
Il est intéressant de préciser que le mouvement ne répond pas à des impulsions politiques ou syndicales, et c’est ce qui est assez frappant. Ces mouvements, comme ceux qui ont pris place en Espagne, en Tunisie ou même en Turquie, sont partis d’un problème local qui est celui des transports. Les mobilisations par la voie d’internet, de la télévision, ont abouti à la création d’un mouvement parti d’une centaine de manifestants pour aboutir à 200 000 aujourd’hui. C’est un mouvement qui fonctionne par sa propre dynamique et qui ne répond à aucune instrumentalisation politique ou syndicale. Pourtant, le Brésil est en année pré-électorale et on peut penser que l’opposition pourrait instrumentaliser ces revendications mais non. Par exemple, même le gouverneur de Sao Paulo, pourtant membre de l’opposition, a critiqué le mouvement. On observe une sorte de rejet assez massif par les manifestants des politiques en général, vérifié par les sondages (plus de 50% des manifestants ont moins de 35 ans).
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