ANALYSES

Conflit au Nord-Mali, prise d’otages : quel est le jeu de l’Algérie ?

Interview
17 janvier 2013
Le point de vue de Kader Abderrahim
Quelle est la position de l’Algérie par rapport aux groupes islamistes ? Comment l’armée algérienne réagit-elle face à la prise d’otage du site gazier à In Amenas ?

La tradition et la position de l’Algérie par rapport aux groupes islamistes est le refus de la négociation. Le ministre de l’intérieur l’a rappelé hier soir à la télévision très clairement. S’il s’agit d’un groupe criminel, ils peuvent quitter le territoire algérien en toute sécurité - sans les otages. Dans le cas où le groupe terroriste est lié, peu ou prou, à Al-Qaïda il est absolument hors de question de les laisser partir. Très tôt ce matin, des notables de la région sont allés à la rencontre des preneurs d’otages pour essayer de connaître leurs revendications et peut être pour essayer de leur faire entendre raison. Ces négociations se sont soldées par un échec, pour le moment. Désormais des informations circulent sur des préparatifs de l’armée à un assaut, et cela en dépit des réticences de la Grande Bretagne, des Etats-Unis, de la France ou de l’Irlande - dont les ressortissants ont été pris en otage hier soir. On sait que les forces spéciales encerclent la plateforme gazière et qu’il y a déjà eu des échauffourées très tôt ce matin. C’est la première fois que l’Algérie est confrontée à une prise d’otage sur son territoire avec des ressortissants étrangers.

Quel est le niveau d’implication de l’Algérie dans le conflit malien ? Perçoit-elle le Nord-Mali comme une menace pour ses intérêts et sa sécurité ?

Le niveau d’implication se limitait jusqu’à présent au service minimum. Lors de sa visite à Alger, les 19 et 20 décembre, François Hollande a dû obtenir l’autorisation de survol du pays sans limites et sans autorisations préalables. On en a eu la confirmation il y a trois jours. L’Algérie ne voulait absolument pas être impliquée, ni de près ni de loin, dans cette guerre. Aujourd’hui, elle risque d’y être entrainée à son corps défendant. La question centrale qui est posée est en réalité celle de la question touareg. C’est un conflit ancien qui dure maintenant depuis plus de vingt ans. Aucun des pays concernés (l’Algérie, le Niger, le Mali, la Mauritanie) n’ont pu apporter de réponses politiques claires sur la question de l’Azawad (la région revendiquée par les Touaregs au Nord-Mali). Il y a différents groupes qui se sont constitués depuis un quart de siècle et dont certains ont rejoint Al-Qaïda. Le travail qu’ont tenté de mener les diplomates algériens ces dernières années a été de chercher à détacher les groupes touaregs des islamistes. Ils pensaient y être parvenus avec Ansar Dine. On s’est rendu compte cependant, depuis peu, qu’en réalité c’est Ansar Dine qui a bel et bien roulé dans la farine la diplomatie algérienne. La question aujourd’hui est de savoir quel sera le niveau d’implication militaire du pays dans ce conflit, sachant que l’opinion algérienne y est très défavorable.

Certains comparent l’Algérie au Pakistan dans son rôle dans le conflit afghan, est-ce une comparaison pertinente ?

Non absolument pas ! Comparaison n’est pas raison. L’Afghanistan est un conflit très ancien qui existait déjà bien avant la question des talibans et de l’intervention de la coalition internationale. Il faut éviter ce genre de parallélisme. Historiquement, ce ne sont pas du tout les mêmes données et politiquement, les termes du débat ne sont pas les mêmes, ce n’est donc pas une comparaison pertinente. S’il faut faire un parallélisme, je crois que c’est le conflit somalien qui présente davantage de similarités. Historiquement, on constate que les groupes islamistes ont toujours tenté de prendre pied dans des pays où les institutions étaient affaiblies. Ça a été le cas du Soudan en 1987-1990 avec le général Al-Bachir, ça a été le cas également en Afghanistan puis en Somalie, puis un échec en Ethiopie, et aujourd’hui il y a une tentative un peu similaire au Mali. C’est en effet un pays où les institutions sont très fragiles en dépit du fait que de véritables élections libres aient été organisées. Cependant, le personnel politique s’est laissé corrompre et est discrédité vis-à-vis de sa population. Le conflit malien est un conflit qui risque de s’étendre à des pays de la région qui sont également fragiles comme le Niger ou la Mauritanie. Je crois que c’est plutôt en ces termes qu’il faut poser le débat. C’est sur les questions des institutions, de la démocratie et de la participation des peuples aux institutions qu’il faut insister ; ce sera la clé de l’avenir de la région.
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