ANALYSES

État islamique : les moyens de le combattre sans répéter les erreurs du passé

Tribune
16 septembre 2014
Devant l’horreur des crimes commis, il n’y a pas débat sur la nécessité de combattre avec la plus grande détermination cette hydre djihadiste. Toutefois, pour être efficace et ne pas répéter les erreurs politiques du passé, la lutte qu’il convient d’organiser nécessite de dépasser le registre émotionnel et de procéder à une analyse raisonnée de la situation.

Il faut, en premier lieu, comprendre les raisons qui ont permis la naissance et le développement de Da’ech. Les politiques mises en œuvre, principalement par les puissances occidentales, depuis maintenant plus de 20 ans à l’égard de l’Irak sont la principale cause de la situation actuelle.

Le terrible embargo organisé contre le peuple irakien après la guerre de 1991, puis l’agression militaire de 2003 orchestrée par les Etats-Unis, ont abouti à la dislocation de la société irakienne. On se souvient ainsi que Paul Bremer, le pro-consul nommé par George W. Bush à Bagdad après la chute de Saddam Hussein, avait décidé de renvoyer tous les cadres de l’armée irakienne, de dissoudre le parti Bath, de détruire sa police et son administration. L’objectif des néoconservateurs américains était clairement de briser le cadre unitaire de l’Etat-nation irakien et de recomposer la société sur des bases communautaires, ethniques ou confessionnelles.

Les années suivantes générèrent une situation de chaos généralisé au sein de laquelle les groupes radicaux djihadistes sunnites proliférèrent et multiplièrent les exactions.

Cette guerre de tous contre tous fut en grande partie amplifiée par la prétention d’une partie des dirigeants irakiens chiites à contrôler la totalité des affaires publiques et leur décision d’exclure la communauté sunnite de toutes les fonctions de pouvoir. Politique menée sans beaucoup de discernement par Nuri Al-Maliki qui, de facto, s’inscrivait dans la logique initiée par Washington et qui, en marginalisant les sunnites, conduisent nombre d’entre eux à rejoindre les groupes djihadistes.

A ce stade, il convient d’esquisser des éléments de bilan sur les politiques qui ont l’insupportable prétention d’imposer la démocratie de l’extérieur, le plus souvent par la voie militaire. L’instauration d’un système de type démocratique nécessite de tenter de définir quelles peuvent en être les principales caractéristiques et de ne pas tomber dans l’illusion que les systèmes parlementaires occidentaux représentent, obligatoirement, un modèle universel que l’on pourrait mécaniquement transposer dans n’importe quelle situation.

Il s’agit d’un processus qui doit provenir des sociétés elles-mêmes et doit être assumé par elles. Il est, de ce point de vue, pour le moins insupportable que les droits-de-l’hommistes, les promoteurs du devoir d’ingérence et les va-t-en-guerre de toutes sortes, toujours prompts à donner des leçons de morale démocratique au monde entier, n’ont jamais le courage de tirer le bilan des politiques qu’ils ont contribué à mettre en œuvre.

Les dirigeants qui veulent aujourd’hui mettre sur pied une coalition pour détruire Da’ech, seraient pourtant bien fondés à réfléchir au bilan des interventions qui se sont multipliées depuis 2011. Afghanistan, Irak, Libye… au-delà des différences entre ces situations, force est d’admettre que, dans chacun des cas, le bilan est catastrophique : affaissement du rôle de l’Etat, négation de l’état de droit, exacerbation des antagonismes communautaires, règne des milices, etc.

Il apparaît donc impératif, dans la situation présente de l’Irak, de penser avant toute chose aux questions politiques fondamentales, de fournir une aide de long terme au nouveau gouvernement dirigé par Haïdar Al-Abadi, pour ne pas une nouvelle fois retomber dans des erreurs qui amplifieraient le chaos.

De ce point de vue, les récentes déclarations de Barack Obama ou de François Hollande restent dans le vague et manquent singulièrement de précision sur les objectifs politiques précis qu’ils se fixent. La dénonciation de la barbarie djihadiste est certes nécessaire, elle n’est pas suffisante pour reconstruire l’Etat irakien et donc assécher les causes des avancées militaires de Da’ech.

Il faut impérativement que toute intervention militaire organisée contre Da’ech soit encadrée par une claire résolution votée par l’Organisation des Nations unies, donc avec l’accord des membres du Conseil de sécurité et des Etats de la région, de tous les Etats de la région, et que l’armée irakienne agisse de façon organisée sur le terrain.

De ce point de vue on cherche en vain dans le discours du président Obama, prononcé le 10 septembre, une quelconque référence à une résolution de l’ONU qui irait dans ce sens, pour la seule raison qu’elle n’existe pas.

Comprenons que si ce sont uniquement les puissances occidentales qui assument les bombardements, cela contribuera une nouvelle fois à alimenter la thèse du choc des civilisations. Erreur qui serait pour le moins paradoxale, puisque ce sont les peuples de la région, de l’Irak et de la Syrie en premier lieu, qui sont les principales victimes de la barbarie de Da’ech. Ce sont avant tout eux qui doivent combattre les terroristes de Da’ech, ladite communauté internationale ne devant intervenir qu’en appui, sur la base, répétons-le, d’une résolution des Nations unies et à la demande du gouvernement d’union nationale irakien.

Tout autre méthode serait vouée à l’échec et renforcerait le chaos en Irak et dans la région.

C’est à ces conditions, non exhaustives, que la lutte contre la barbarie des terroristes pourra être couronnée de succès. Les décisions militaires, les bombardements aériens, doivent dépendre des objectifs politiques.

Le premier d’entre eux est de contribuer à la restauration de l’Etat irakien, sans prétendre décider à la place des peuples concernés. Pour ce faire, il faut réaffirmer la primauté du cadre unitaire de l’Etat-nation irakien sur toute autre construction fondée sur des bases communautaires ethniques et confessionnelles.

Pour combattre efficacement Da’ech, il n’y a rien de plus urgent que de tout faire pour aider à la restauration de l’autorité du gouvernement d’union de Bagdad, dans le respect des droits et devoirs de toutes les composantes de la société irakienne. C’est aussi pourquoi l’une des priorités est de réduire le soutien que certaines tribus sunnites fournissent aujourd’hui aux djihadistes et de les ramener dans le jeu politique national.

Le défi est d’ampleur, terriblement complexe, mais toute autre voie mènerait à l’impasse et contribuerait à renforcer Da’ech, enfant monstrueux de la politique des néoconservateurs étatsuniens et d’Al-Qaïda.
Sur la même thématique
Toujours plus de guerres ?