ANALYSES

Syrie : une révolution peut en parasiter une autre

Tribune
11 juin 2014
Le point de vue de François Burgat, politologue, directeur de recherche à l'Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Provence.
Comment expliquer que Bachar al-Assad ait réussi à se maintenir au pouvoir jusqu’à lors ?

Les revers rencontrés par l’opposition syrienne trois ans après le lancement de sa mobilisation tiennent pour l’essentiel en deux mots : le premier est “internationalisation”. Une internationalisation étatique d’une part, que l’on peut qualifier d’”asymétrique” tant les soutiens du régime, déterminés et coordonnés, ont fourni une prestation incomparablement supérieure à leur contre parts soutenant l’opposition. La crise syrienne n’a, en effet, plus aujourd’hui de syrien que le nom. J’ai la profonde conviction que, si elle était demeurée dans les seules mains des Syriennes et des Syriens, elle aurait aujourd’hui pris fin et que celle-ci se serait produite au bénéfice de l’opposition. Mais le destin des Syriens est aujourd’hui dans les mains de dirigeants étrangers qui, selon le camp qu’ils soutiennent, se sont engagés de façon parfaitement asymétrique. La Russie, l’Iran, le Liban, du côté du régime et dans le camp de ses opposants, le Qatar, l’Arabie Saoudite, la Turquie, les Etats-Unis, la France la Grande-Bretagne, ont respectivement fourni des soutiens, quantitativement mais également qualitativement, très disproportionnés.
La crise syrienne a donné lieu ensuite à une internationalisation “infra-étatique”, bien moins ou, plus exactement, bien plus mal connue. Une révolte populaire d’inspiration démocratique, largement laïque et transconfessionnelle, a croisé en effet, à ce jour pour son malheur, la route d’une autre dynamique protestataire, régionale celle-là, voire mondiale : celle du « Jihad global » et de ses « jihadistes sans frontières ». On pourrait qualifier cette internationalisation de « parasitaire » et/ou de « prédatrice » puisqu’elle voit la révolte populaire syrienne se faire “parasiter” non point tant parce que ses acteurs sont majoritairement étrangers que parce qu’ils évoluent dans une temporalité, dans une territorialité et au service d’objectifs clairement différents de ceux d’une large majorité des opposants. Profitant de l’affaiblissement conjoncturel de l’Etat syrien, ils ont entrepris de déplacer sur son territoire un projet sectaire régional d’”Etat islamique” pour lequel ils continuent à combattre en Afghanistan mais aussi en Irak. Produits par le radicalisme des membres arabes de la confrérie des “dictateurs sans frontières”, adeptes d’une répression “mondialisée” dont les principes ont été énoncés dès 1996 lors du Congrès “antiterroriste” de Charm al-Cheikh, les “jihadistes sans frontières” ont adopté peu de temps après une identique stratégie transnationale dont la problématique a été formalisée par Ben Laden au milieu des années 1990. Les deux extrêmes du spectre politique mondial entretiennent toutefois des relations complexes : le spectre du jihadisme des uns reste le cœur de la communication de l’autoritarisme des autres. Avec des moyens différents de ceux de l’opposition (des financements plus stables que les groupes dits “modérés” et le recours aux attentats suicides qui leur confèrent une certaine efficacité militaire), ils servent des objectifs qui le sont tout autant. Loin de certaines perspectives analytiques qui voudraient que cette part prise aujourd’hui par ces radicaux infréquentables vienne a posteriori donner raison aux craintes d’une radicalisation sans contrôle de l’opposition syrienne, le phénomène jihadiste, si on veut en prendre l’exacte mesure, doit donc être déconstruit dans toutes ses dimensions.
Il faut d’abord redire, encore et encore, que le régime, en “boostant” la présence supposée (dès les premières semaines du conflit) puis réelle (dans le courant de l’année 2012) du phénomène jihadiste, a cherché à crédibiliser la représentation tronquée, propagée dès le début de la crise, selon laquelle son pays était confronté à une agression lancée par des “commandos jihadistes” recrutés et financés par l’Occident et ses alliés arabes conservateurs pour punir la Syrie « progressiste » de sa résistance à l’ordre régional israélo-américain. Après avoir accéléré leur montée en puissance (notamment en libérant plusieurs centaines de ceux qu’il avait déjà instrumentalisé au service de sa politique étrangère en Irak et au Liban) le régime leur a ensuite réservé un traitement répressif relativement “privilégié”. Ni les troupes loyalistes ni ses soutiens extérieurs libanais, iraniens ou irakiens, n’ont déployé, pour reprendre les régions qu’ils contrôlaient dans le nord du pays, les mêmes moyens que ceux qu’ils ont opposés aux autres combattants. A l’inverse, les combattants de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EEIL) n’ont jamais fait de la chute du régime la priorité de leur agenda syrien. Ils ont certes chassé les troupes loyalistes ou les milices kurdes des territoires qu’ils convoitaient. Mais leur effort militaire s’est dès lors concentré pour l’essentiel sur l’affirmation de cette mainmise bien plus que sur la mise en œuvre d’une politique concertée et coordonnée avec le reste des groupes armés d’affaiblissement du régime. Si l’intérêt du régime pour l’épouvantail jihadiste a été très tôt documenté, ce second versant de la convergence d’intérêts entre les jihadistes et le régime - illustré notamment par Romain Caillet -, gagne à être souligné.

Le phénomène jihadiste en Syrie n’a-t-il pas en lui-même des ressorts autres que la tolérance du régime ?

Bien sûr ! Les manœuvres attestées du régime syrien n’auraient pu en aucune façon donner à la présence jihadiste la dimension qu’elle a eu a si le phénomène n’avait pas une assise propre. La part prise par le régime dans la montée en visibilité des jihadistes ne suffit bien évidemment pas à expliquer leur existence et même, faudrait-il dire, leur croissance exponentielle. Les rangs des « jihadistes sans frontières » sont alimentés, un peu partout dans le monde, par les ratés en tous genres des systèmes politiques, pas seulement arabes : la persistance régionale des autoritarismes (en Irak tout particulièrement où une partie de la communauté sunnite s’estime lésée par le système né au lendemain de l’intervention américaine), la Tchétchénie écrasée sous les bombes par Poutine mais également, dans un contexte très différent, dans nombre de sociétés occidentales où se cristallise la rancœur contre une société accusée, pas toujours à tort, d’ostraciser sa composante musulmane.

Les récentes élections présidentielles ont-elles changé quelque chose ?

Depuis l’arrivée au pouvoir du clan Assad il y a plus de 40 ans, jamais une élection, ni locale ni a fortiori “présidentielle” n’a le moins du monde affecté le rapport de force au sein de l’Etat syrien, ni même permis à une opposition crédible ne serait-ce que d’énoncer publiquement ses exigences.
Il est parfaitement malséant de considérer qu’il pourrait, au lendemain de cette parodie de consultation, en être autrement. Toutes celles et tous ceux qui, de bonne foi, entendent aider la population syrienne, la région et le monde, à sortir d’une guerre meurtrière ne sauraient donc considérer l’épisode électoral de la communication du dictateur syrien pour autre chose que ce qu’il est : une mascarade indécente.

'Pas de printemps pour la Syrie : les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013)'
Sous la direction de François Burgat et Bruno Paoli
Editions La Découverte
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste