ANALYSES

Crise de la dette en Italie : pourquoi maintenant ?

Tribune
14 septembre 2011
Par [Fabio Liberti->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=liberti], directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste de l’Italie et des questions européennes
Rappelons quelques faits :
- L’Italie reste un pays riche, dans une situation qui est difficilement comparable à celle de la Grèce, où les faiblesses de l’Etat central et la généralisation de l’évasion fiscale posent un véritable problème de contrôle du territoire national, ou de l’Irlande, poussé dans le gouffre par sa volonté de sauver à tout prix le système bancaire national.
- De plus, le système bancaire national, les entreprises et les foyers sont « sains » et ne sont pas grevés par un excès d’endettement comme celui qu’on peut constater aux Etats-Unis ou au Royaume Uni.
- Cependant, l’Italie traîne comme un boulet une dette publique (qui a atteint les 1900 milliards d’euros en juin 2011, contre 350 milliards pour la Grèce, à titre d’exemple) héritage d’un système politique corrompu et centré sur le clientélisme qui a géré le pays jusqu’au début des années 90 sur un modèle similaire à celui qu’on découvre actuellement en Grèce justement. Cependant, seulement la moitié de cette imposante dette publique est détenue par des « non-italiens », une proportion moindre par rapport à d’autres pays européens.

L’Italie voit le « spread », avec les titres de la dette allemands, grimper constamment et s’approcher dangereusement du fatidique seuil des 6%, seuil au-delà duquel il devient difficile, voire insoutenable, de financer la dette, et ce malgré l’action de la Banque Centrale Européenne qui rachète de la dette italienne sur les marchés secondaires, en faisant chuter les taux d’intérêts. De plus, les banques européennes qui détiennent des bons du trésor italiens risquent de lourdes pertes, ce qui nous ramènerait à la même situation de « credit crunch » connue en 2008.

Ce qui semble être sanctionné par les marchés, c’est surtout l’incapacité du gouvernement italien à réaliser les réformes nécessaires pour relancer la croissance italienne. Le pays, après avoir remis de l’ordre dans ses comptes publics à la fin des années 90 pour intégrer l’euro, a tout simplement cessé de croître. Si aujourd’hui l’Italie présente un déficit moindre que celui de la France, du Royaume-Uni ou des Etats-Unis, cela s’est fait au détriment de la croissance. Selon le Fonds Monétaire International entre 2000 et 2010 l’Italie aurait vu son PIB croître de seulement 2.43%, ce qui classerait le pays au 179ème rang dans le monde, devant seulement Haiti.

Le gouvernement Berlusconi, élu en 2008 avec un énorme soutien populaire et une vaste majorité parlementaire (tout comme en 2001) ne semble plus crédible pour réaliser les réformes promises (libéralisation des professions, modernisation des infrastructures, lutte contre l’évasion fiscale, relance du Mezzogiorno). Dans le pays qui dispose du plus important patrimoine culturel au monde, comment expliquer que le budget du Ministère de la Culture ait été réduit jusqu’à seulement 200 millions d’euros ? Quel avenir pour un pays où les vestiges de Pompéi, l’un des monuments les plus visités au monde, s’écroulent faute de manutention, tandis que le Premier Ministre parle (dans une conversation téléphonique enregistré à son insu) de sa volonté de « se casser de ce pays de m… » ? Un pays où les signes de richesses extérieurs sont visibles dans n’importe quelle ville, mais où seuls 796 personnes ont déclaré un revenu annuel supérieur à un million d’euros, et 3.641 supérieur à 500.000 euros, soit 0.01% de la population ?

De plus, les imposantes mesures de rigueur votées par le gouvernement Berlusconi (presque 100 milliards d’euros d’ici 2014) ont été éclipsées par les interminables négociations et amendements sur la lutte contre l’évasion, le relèvement de la TVA, la réforme des retraites. Plutôt que de donner une image d’unité face à la crise, le gouvernement Berlusconi s’est déchiré en plusieurs factions, et a donné le sentiment d’attendre le relâchement de la pression des marchés pour revenir sur ses décisions.

Les marchés et la spéculation sanctionnent donc le gouvernement italien, tandis que la situation économique du pays et sa richesse ne justifient pas la panique actuelle des marchés.

Comment sortir alors d’un engrenage qui risque de fragiliser la zone euro ou plus aucun pays, même la France, n’est à l’abri des attaques des marchés ? Un changement de gouvernement en Italie, avec la mise en place d’un gouvernement d’union nationale guidé par une personnalité respectée par les marchés et chargé d’appliquer un plan de réforme crédible suffirait probablement à calmer la situation, les fondamentaux économiques du pays n’étant pas catastrophiques. Cela pose certes un interrogatif démocratique : comment accepter qu’un gouvernement élu puisse être remplacé par l’action des marchés financiers ? Dans le même temps, l’impopularité de l’équipe gouvernementale italienne atteint des sommets, une survie politique de Silvio Berlusconi à la crise actuelle étant devenue inimaginable, et ce malgré la faiblesse et les divisions de l’opposition de centre-gauche. L’impopularité des équipes gouvernementales et l’approche d’échéances électorales dans les principaux pays de l’euro-zone (France en 2012, Allemagne et Italie en 2013) rend difficile toute sortie de crise, la période pré-électorale se conjuguant très mal avec des cessions de souveraineté importantes à l’échelle européenne telles que les euro-bonds ou la création d’un gouvernement économique fédéral. C’est à l’occasion des campagnes électorales dans ces trois pays que ces réformes doivent être débattues clairement, pour que les citoyens puissent se réapproprier des enjeux européens et voter clairement pour les solutions proposées.

D’ici là, un pas en arrière de Silvio Berlusconi permettrait à l’Italie de mieux affronter la tempête actuelle.
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