ANALYSES

Espagne, 22 mai 2011, plus que des élections locales, une crise démocratique

Tribune
24 mai 2011
Par [Jean Jacques Kourliandsky->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=kourliandsky], chercheur à l’IRIS
Un retour en arrière s’impose pour bien situer le cadre de ce drame politico-électoral. Les électeurs espagnols ont dimanche 22 mai renouvelé leurs 8116 conseils municipaux, et les Parlements de 13 régions à statut ordinaire. Le PSOE a perdu la majorité dans des régions qu’il détenait, seul ou en coalition (Aragon/Asturies/Baléares/Cantabrique/Castille-la Manche). Il a préservé la seule Estrémadure, région qu’il pourra continuer à gouverner en alliance avec le PC (IU). Le Parti Populaire (PP), à droite, a conservé les régions qu’il administrait (Castille León/Madrid/Murcie/Valence). Il l’a emporté dans la plupart des grandes villes. Sept des huit chefs lieux provinciaux d’Andalousie, fief des socialistes, ont été perdus au bénéfice du PP. A Barcelone, en Catalogne, c’est le parti nationaliste catalan de centre droit CiU qui a fait basculer une ville administrée par les socialistes depuis le rétablissement de la transition démocratique.

Les partis alliés des socialistes, à sa gauche, n’ont pas vraiment bénéficié de ce désamour à l’égard du PSOE. Ils ont également été sanctionnés, là où ils partageaient la responsabilité de gouverner avec les socialistes. IU (le PC) a cédé au PP la seule municipalité importante qu’il administrait (Cordoue). A Barcelone, c’est la majorité qui a perdu la ville et non le seul PSC (c'est-à-dire la coalition, PSC+ICV+ERC, socialistes, communistes et verts, indépendantistes de gauche).

Seuls quelques tiers partis, hors système, ont fait des percées localisées. Comme UPyD (Union Progrès et démocratie, scission de l’aile droite du PSOE) à Madrid (avec 5,8% des suffrages) et dans une mesure moindre en Aragon (2,8%). Ou au Pays Basque la coalition indépendantiste Bildu, qui est arrivée en deuxième position (avec 25,40% des suffrages) derrière le PNV (nationalistes démocrates-chrétiens).

Ce résultat n’est pas une surprise pour tous ceux qui suivent l’actualité politique espagnole. Il était annoncé depuis plusieurs mois par les sondeurs. L’écart final entre PSOE et PP (de 10 points) correspond exactement aux prévisions faites depuis un an par les divers organismes d’enquête d’opinion. La seule inconnue dans une élection de ce type, éclatée en 8116 consultations locales et 13 régionales, consistait à mesurer ses effets concrets dans la gouvernabilité des villes et des régions. Mais les électeurs en manifestant un vote sanction important ont réduit l’espace du doute. Le PP a gagné sans nécessité de recourir aux photographies de ligne d’arrivée. Et le PSOE donc a mordu la poussière, sans appel possible, pratiquement partout.

Les manifestations parallèles à cette consultation organisées depuis le 15 mai 2011 par des groupes « assembléistes » sur les places des villes espagnoles ont retenu l’attention des medias. Mais loin d’avoir joué un rôle de déclencheur politique, elles n’ont fait que matérialiser, tardivement, et confirmer, un malaise collectif signalé par les sondeurs depuis plus d’un an et que les électeurs catalans à l’automne 2010, avaient déjà annoncé en sanctionnant la majorité PSC-ICV-ERC, aux régionales.

Comment cette élection, inscrite dans un calendrier somme toute banal en démocratie, a-t-elle pu provoquer un tel choc, porteur d’alternances et de ruptures dépassant son enjeu ? Comment manifestations des Indignés, défaite du PSOE, victoire du PP se sont-ils articulés les uns par rapport aux autres pour en arriver là ?

Trois éléments d’explication peuvent être avancés. L’un relève de la conjoncture économique et sociale, les deux autres de la politique suivie par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero.

La crise économique et sociale a incontestablement joué un rôle majeur dans l’émergence de ce drame politico-électoral. L’Espagne est le pays européen qui, socialement, a été le plus affecté par une crise qui est toujours d’actualité. Le chômage ces derniers mois a certes ralenti, mais il continue à progresser. Son taux était en avril 2011 de 21% de la population active. Il s’agit d’une moyenne. Dans le Sud de l’Espagne, le chômage dépasse les 30%. Alors qu’il n’est que de 11% au Pays Basque. La jeunesse, formée ou sans qualification (beaucoup de jeunes non diplômés trouvaient du travail dans le bâtiment jusqu’en 2007), est particulièrement touchée, puisque 50% des 18/25 ans sont sans travail.

Les actifs, les retraités et les chômeurs ont été contraints à la suite de différents plans de rigueur d’accepter beaucoup de sacrifices. Un cycle vicieux de restrictions en cascade a bousculé les avantages sociaux acquis depuis le rétablissement de la démocratie. Les plans d’ajustement et de rigueur des 29 janvier 2010, 12 février 2010, ont acté des baisses de 5% du salaire des fonctionnaires, la suppression du chèque naissance, le gel des retraites. Le 20 mai 2010 les impôts ont été augmentés, le 1er juillet 2010 le taux de la TVA a été relevé, le 25 août 2010 l’investissement public a été révisé à la baisse, le 1er décembre 2010 plusieurs actifs publics ont été privatisés, le 3 décembre 2010 le prix du tabac a été revu à la hausse, l’électricité a augmenté le 1er janvier 2011. Le marché du travail a été révisé et flexibilisé le 18 juin 2010.

La perpétuation de sacrifices sans perspective de sortie était de plus en plus mal vécue. Elle a provoqué des bouleversements dans les modes de consommation alimentaire. Elle a « scotché » les jeunes majeurs, en quête d’emploi, chez leurs parents. 1 500 000 familles qui n’ont plus d’actifs au travail sont tributaires d’aides publiques en repli. La crise a rompu le charme alimenté par ses dirigeants et ses médias d’une Espagne qui se voyait encore en 2007 entrer dans le club du G-8, et qui selon les propos tenus alors par son président de gouvernement avait rattrapé l’Italie et talonnait la France et l’Allemagne.

Mais au-delà de sa brutalité cette crise a été à l’origine d’une rupture de confiance entre le président du gouvernement et ses électeurs.

Le 14 mars 2004, José Luis Rodriguez Zapatero avait bénéficié d’un état de grâce. L’Espagne alors connaissait une forte croissance économique. Mais les Espagnols refusaient de renouveler leur confiance au parti Populaire. Ils ne comprenaient pas la présence de soldats espagnols en Irak. Les attentats de Madrid, qui le 11 mars 2004 avaient à tort et de façon délibérée été attribués par le gouvernement d’alors (Aznar, PP) à l’ETA pour des raisons de cohérence programmatique à trois jours des élections générales, avaient confirmé le divorce. Pour la première fois en Espagne, Internet, les SMS, avaient appelé à condamner cette manipulation. Les jeunes avaient pris la rue et appelé à voter Zapatero. Victorieux, Zapatero avait construit son image sur un engagement de transparence et de vérité en rupture avec ses prédécesseurs.

En déniant toute réalité à la crise économique pour gagner les élections générales de 2008 Zapatero a rompu ce pacte de confiance. Après avoir tardivement reconnu l’existence de la crise, le chef du gouvernement a indiqué qu’elle avait atteint un plancher et que le début d’une reprise était amorcé. Ce double discours, démenti par la réalité économique et sociale, a rompu le pacte de confiance entre Zapatero et les électeurs. Le PSOE a dés la fin 2008 commencé à décrocher dans les sondages pour atteindre l’écart, confirmé par les élections locales, de dix points avec la droite (le PP).

Ce décrochage perçu par les élus régionaux et locaux a avivé dés 2009 les tensions internes au sein du PSOE. Le président socialiste de la Région Castille La Manche a le premier posé la question d’une relève à Zapatero. Il a essayé de donner à l’élection du 22 mai 2011 un caractère strictement régional en refusant d’inviter le président du gouvernement à ses meetings. Les socialistes catalans ont fait de même. Les militants de la fédération socialiste de Madrid ont refusé la candidate soutenue par Zapatero pour mener la bataille des régionales. José Luis Rodriguez Zapatero a finalement annoncé le 2 avril, un mois et demi avant les élections locales donc, qu’il renonçait à se perpétuer à la tête du PSOE. Mais rien n’y a fait. Les électeurs ont utilisé leur bulletin de vote aux élections locales pour sanctionner la politique sociale du gouvernement.

Mais au-delà de ce divorce éthique, c’est l’option idéologique choisie en 2000, date de sa prise du pouvoir au sein du PSOE, par JL Rodriguez Zapatero, qui sans doute a été sanctionnée. Variante espagnole de la troisième voie, elle s’est matérialisée sous le nom de « socialisme républicain », par référence à la pensée du gourou revendiquée par JLR Zapatero et ses conseillers de l’époque, Philip Pettit, philosophe politique irlandais.

Tout un appareillage de marketing politique, fabriqué par l’un des meilleurs cabinets de communication espagnol, avait accompagné cette évolution. Le PSOE avait alors valorisé un emballage identitaire, au sens littéral du terme, privilégiant images et mots d’ordre fondés sur la jeunesse, la couleur blanche, les cubes, les nouvelles technologies, la musique pop. Ces choix repris de campagnes publicitaires visant les nouvelles classes moyennes apparues avec le boom économique des dernières années, privilégiait les catégories sociales supposées en expansion indéfinie, et la nécessité d’accompagner leurs valeurs et leur culture individuelles.

La social-démocratie espagnole a alors priorisé le sociétal remisant au deuxième plan, les thématiques sociales. Elle a privilégié le pacte sur les conflits. Un certain nombre de mesures répondant à l’attente des électeurs de 2004 et au dynamisme économique du secteur immobilier ont été prises. L’Espagne a retiré ses troupes d’Irak, régularisé plusieurs dizaines de milliers de migrants, et les impôts ont été baissés. Plusieurs lois phares ont alors été débattues et adoptées marquant ce nouveau territoire idéologique : loi sur la violence de genre, loi sur les mariages de personnes de même sexe, loi sur l’interruption de grossesse, loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, loi sur la mémoire historique, réforme du statut de la Catalogne. En 2008, alors que l’Espagne subissait les premières conséquences de la crise, le projet central défendu par JL R. Zapatero concernait une nouvelle loi sur l’interruption de grossesse.

Mais la partition de 2000, confirmée en 2004 et en 2008, ne répondait plus manifestement aux exigences du jour qui étaient collectives et sociales. La crise en effet a brutalement balayé le modèle de croissance adopté dans les années 1990 et qui reposait sur la pierre. En 2007 l’Espagne mettait en chantier autant de logements que l’Allemagne, l’Angleterre et la France réunies. L’effondrement de la bulle immobilière n’a toujours pas fini de faire sentir ses effets sur l’économie et l’emploi. Il ya eu 100 000 mises en chantier en 2010, contre 700 000 en 2007.

La copie ne pouvait pas être corrigée par l’équipe en place. Le PSOE pendant les dernières semaines de campagne a bien essayé de remettre le social au cœur de son programme. Il a également tenté de redessiner les frontières entre droite et gauche, avertissant les électeurs des risques sociaux d’une victoire de la droite. Mais ce redressement tardif et tenu par un président de gouvernement qui n’était plus en capacité d’être écouté n’a pas convaincu. Le PP s’est borné à signaler que les replis sociaux de ces dernières années avaient été décidés par le gouvernement de J-L R Zapatero. Les manifestations spontanées organisées depuis le 15 mai 2011 sur des thématiques anti-système et anti-partis, mais non antipolitiques, ont spectaculairement révélé le divorce existant entre le gouvernement et une partie de son électorat, en situation de précarité croissante.

Les partis politiques, les assembléistes « Indignés », ont depuis le 23 mai les yeux fixés sur mars 2012, les élections générales. Traditionnellement les élections locales organisées quelques mois avant cette échéance ont valeur de sondage en dimension réelle. Les résultats provoquent des réajustements, des correctifs dans les équipes ou les messages. Ils sont aujourd’hui plus que jamais à l’ordre du jour.

La droite, le PP, a gagné par défaut. La crise, le divorce entre Zapatero et une partie de son électorat, lui ont servi la victoire sur un plateau. Son leader, Mariano Rajoy, à aucun moment n’a bénéficié d’une cote de popularité supérieure à celle pourtant bien basse de JL R Zapatero. Il lui suffit jusqu’en 2012 de se laisser porter par la vague qui lui a donné la quasi-totalité des régions et des municipalités. Le seul risque est celui pour son chef contesté pour son manque de charisme, de voir son aile droite grisée par le succès se laisser aller à des excès verbaux qui redonneraient de l’air au PSOE.

Le PSOE doit en un court laps de temps se donner un nouveau responsable et définir une ligne politique plus sociale lui permettant de retrouver la confiance de son électorat. Des primaires sont d’ores et déjà annoncées. La date en sera fixée le 28 mai par le parlement du PSOE. Deux candidats sont sur la ligne de départ. Alfredo Pérez Rubalcaba, vice-président du gouvernement et ministre de l’Intérieur. C’est paradoxalement un rescapé des équipes de Felipe Gonzalez mises sur la touche en 2000 par J-L R Zapatero au nom de la relève générationnelle. L’autre est Carme Chacón, ministre de la Défense, qui est plus jeune que JLR. Zapatero et qui est issue du PSC (parti socialiste catalan). Tous deux sont les seuls ministres dont la cote de popularité est positive. Tous deux sont, significativement ministres de souveraineté.

La mouvance spontanéiste mobilisée le 15 mai 2011 par des réseaux internet a matérialisé un mécontentement social qui a surpris par son caractère tardif. Dans une situation sociale voisine, et un chômage moindre, la Grèce et même l’Irlande ont vécu des mouvements sociaux plus réactifs et plus violents. Sans doute faut-il voir dans ce décalage la difficulté d’arriver à exprimer une revendication collective dans un pays, certes démocratique, mais institutionnellement verrouillé. La gauche est au pouvoir et elle bénéficie du soutien des syndicats. Les plans de rigueur ont été négociés par le gouvernement et les syndicats. La contestation n’a pas eu et ne pouvait avoir voix au chapitre. La cocotte minute a fini par sauter à l’occasion d’élections qui mettaient en évidence de façon jugée insupportable par les victimes de la crise l’écart entre des discours partisans et leur vécu de la réalité sociale. Le couplage sur les panneaux des manifestants de la place Sol à Madrid et les sites internet, entre mal vivre social et absence de prise en charge de mal vivre par les élus est à cet égard éclairant. Ce verrouillage a paradoxalement renvoyé l’Espagne au nord de la Méditerranée. Comme dans ces pays, qui pourtant n’étaient pas démocratiques, et faute d’autres moyens d’expression, la partie de la population qui se juge non écoutée par ses dirigeants, et sans représentation réelle, a utilisé les moyens à sa disposition, offerts par les technologies et l’expressivité médiatique d’aujourd’hui. Les partis politiques espagnols, à commencer par ceux qui sont à gauche, mais aussi les syndicats, sont interpelés. Et au-delà c’est le fonctionnement d’une grande démocratie qui l’est également. La mouvance des « Indignés » se pose à sa façon des questions existentielles et institutionnelles. Certains de ses leaders spontanés envisagent de perpétuer la dynamique en structurant un mouvement politique qui pourrait ainsi participer aux élections de 2012.
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