ANALYSES

Guerre au Kivu : une lecture des enjeux politiques du conflit

Tribune
14 janvier 2011
Par Flora Boubour, assistante de recherche à l’IRIS, diplômée du Magistère de Relations internationales et Master de Science Politique Etudes Africaines à Paris I Panthéon Sorbonne
On ne discutera pas ici de la pertinence de ces arguments mais on tentera de rendre compte de la complexité de ce conflit en proposant d’autres grilles de lecture. En occultant volontairement la dimension économique, non pas pour la nier ou la minimiser on espère faire apparaître d’autres facteurs explicatifs moins connus. Les agendas politiques internes, les enjeux pour les acteurs Africains et l’absence de leadership international nous semblent être des éléments explicatifs importants au même titre que le facteur économique ou sécuritaire.

Agendas et enjeux politiques intérieurs


Du côté congolais, le conflit au Kivu peut se lire comme une lutte des élites pour le contrôle de l’Etat, chaque acteur du conflit cherchant à s’assurer une capacité de nuisance suffisante pour faire pression sur le gouvernement. La deuxième guerre du Congo s’est soldée par un partage du pouvoir entre tous les anciens belligérants, les principaux opposants au pouvoir en place se trouvant propulsés vice-présidents. Au Kivu, Kabila a en vain cherché la victoire militaire sur le CNDP afin de ne pas être obligé d’intégrer d’anciens opposants dans la vie politique ou dans l’armée. Durant les précédents mixages, de prétendus ex-membres du CNDP avaient en effet infiltré les FARDC au profit du mouvement de Nkunda. C’est cependant la solution politique qui a prévalu le 23 mars 2009 lors de l’accord sur la transformation de la milice en parti politique et de l’intégration des troupes du CNDP dans les armées régulières en échange de places à la tête de l’Etat et de l’armée pour les dirigeants du mouvement et d’une amnistie.

Au Rwanda, le gouvernement justifie depuis le départ son implication dans le conflit par la nécessité de lutter contre le menace des ex-FAR Interhamwe qui seraient regroupés aujourd’hui au sein des FDLR. L’argument sécuritaire cache cependant des enjeux de pouvoir intérieur. En effet, l’implication rwandaise au Kivu depuis 1994 a servi le pouvoir en place de façon très efficace. Financièrement tout d’abord, l’organisation du contrôle des ressources provenant du Kivu a permis le recouvrement du pays. Politiquement cette guerre a permis de faciliter la reconstruction nationale en évinçant les génocidaires et en créant un ennemi commun. Militairement enfin cela a permis d’occuper des hommes armés, potentiellement mobilisables par des opposants, en dehors du territoire, le Rwanda aurait même renvoyé d’ex-génocidaires réintégrés au Kivu (4).


De même, c’est parce qu’elle correspondait à des agendas politiques intérieurs compatibles aux deux dirigeants autant que par la pression internationale que l’opération commune Umoja Wetu a eu lieu. Cette offensive rwando-congolaise dans les Kivu en janvier 2009 a certes permis l’arrestation de l’ennemi public numéro un, Laurent Nkunda, et le désarmement de FDLR, cependant, elle a fait l’objet de nombreuses controverses. Elle aurait été un moyen pour Kabila d’éloigner le président de l’assemblée nationale Vital Kamerhe qui devenait un potentiel rival politique (5). Umoja Wetu aurait non seulement permis au Rwanda de renforcer ses assises économiques au Kivu mais aussi de donner une meilleure image du pays aux bailleurs, notamment la Suède et Hollande qui ont arrêté leur aide au Rwanda en raison de son implication dans le pillage des ressources (6).

Les agendas politiques intérieurs semblent donc être un facteur de conflit ou de paix, ils déterminent le succès du processus de paix.

Les Pays africains dans la compétition pour le leadership régional


Le conflit au Kivu représente des enjeux multiples et concurrents pour les nombreux acteurs extérieurs. Avoir de l’influence au Congo est crucial pour les Etats qui veulent devenir des puissances régionales et qui entrent en compétition pour le règlement des différentes crises. En effet, la RDC est un géant en Afrique centrale : le pays est immense, peuplé, très riche en ressources naturelles et devrait jouir de ce fait d’une position de leader naturel. Le contrôle ou la déstabilisation de ce territoire représente donc un enjeu central pour quiconque souhaite s’imposer dans la région.

C’est le cas de l’Afrique du Sud qui voit la RDC comme entrant naturellement dans son ère d’influence. Pour cette raison, le président Thabo Mbeki s’est posé en parrain du dialogue intercongolais et de l’accord de Sun City en 2002 et l’Afrique du Sud continue aujourd’hui de former les forces armées congolaises (FARDC). L’Angola et le Zimbabwe, ne peuvent concurrencer l’Afrique du Sud mais cherchent à recevoir les dividendes de leur implication dans les guerres du Congo du côté de Kabila . Le Rwanda, l’Ouganda et dans une moindre mesure, le Burundi sont dans la même logiques. Bien que l’implication rwandaise dans le conflit soit majoritairement présentée comme une nécessité sécuritaire ou une volonté de prédation, il convient de ne pas oublier la compétition politique régionale. L’acte fondateur de la rupture entre d’une part la RDC et d’autre part le Rwanda et l’Ouganda est bien la remise en question de l’influence politique de ces deux pays au Congo. C’est à la suite de la volonté d’émancipation de LD Kabila qui avait placé ses anciens parrains, le Rwanda et l’Ouganda à la tête de nombreuses administrations que ceux-ci se retournèrent contre lui. En effet, les anciens alliés de Kabila entendaient en échange de leur aide, disposer d’une influence notoire au Congo et principalement au Kivu. Le soutien logistique et financier qu’ils apportent aux milices du Kivu peut se comprendre comme un moyen d’exercer une autorité politique sur le territoire et d’être représentés dans les négociations de paix par l’intermédiaire de leurs milices.


Ce contexte régional est très important, il détermine le climat dans lequel se déroulent les négociations.

Absence de leadership/parrain international

Contrairement au conflit du Darfour pour lequel le président Sarkozy s’est mobilisé dès son élection et a organisé une conférence internationale, ou le processus de paix au Proche Orient dans lequel les présidents Bush et Obama se sont impliqués, le Kivu ne bénéficie pas du soutien d’un parrain international qui réunit les belligérants, finance les rencontres et organise des négociations. La MONUSCO, mission internationale censée maintenir la paix souffre nombreux maux qui la mettent dans l’incapacité de s’imposer militairement ou politiquement. Son mandat inadapté au terrain et les défaites militaires face à des rebelles moins nombreux et moins équipés l’ont largement discrédité. La surreprésentation des membres des Nations Unies a créé une bureaucratisation, une lourdeur et une lenteur de son action. L’implication de certains agents dans de nombreux scandales n’a fait qu’aggraver sa déconsidération. La MONUSCO n’apparaît donc pas comme un acteur crédible et suffisant pour créer les conditions de la paix.

Les Etats Unis et l’Angleterre sont des alliés du Rwanda et de l’Ouganda qui sont relativement stables, bon gestionnaires et ouverts à l’influence américaine. Dès le début des années 2000, Bush a initié un certain retrait dans la région car il voulait se concentrer sur la guerre contre le terrorisme et parce qu’il était intéressé par de potentielles bases militaires au Congo (7). Le Rwanda a joué le jeu de la lutte contre le terrorisme initié par son allié avec zèle, son « comité anti-terroriste intergouvernemental » et la section anti-terroriste de son agence de renseignements sont d’ailleurs souvent cités comme exemple par l’Office du contre-terrorisme Américain car il apporte « un plein support aux efforts des Etats Unis pour lutter contre le terrorisme » (8). Et le département d’Etat se montre très reconnaissant envers ses alliés Africains : les Forces Démocratiques de Libération de Rwanda (FDLR), milice censée officiellement lutter contre le régime de Kigali, sont qualifiées de mouvement terroriste par le département d’Etat tandis que le RCD et le CNDP, bandes armées soutenues par le Rwanda et l’Ouganda n’y figurent pas. Tony Blair est depuis 2008 un conseiller spécial (non payé) de Kagame. C’est lui qui aurait recommandé au président d’interdire le français et de le remplacer par l’anglais, marquant ainsi une véritable entrée du pays dans l’aire d’influence anglophone (9). Le rapprochement Kabila-Kagame fin 2008 serait le fruit de pressions américaines(10), plus particulièrement du Deputy Secretary pour les affaires Africaines Jendayi Fraser.(11) Le département d’Etat aurait exercé des pressions sur Kabila et Kagame pour qu’ils en viennent à un accord sur l’arrestation de Nkunda et la mise en place d’une opération commune, Umoja Wetu . Les Etats-Unis et la Grande Bretagne sont donc globalement dans une attitude de retrait plus que d’indifférence dans les Grands Lacs (12).

La France, en concurrence directe avec l’influence américaine et britannique, s’est impliquée sous l’égide de l’Union Européenne. L’opération Artémis en 2003 était en réalité une opération française européanisée répondant aux volontés de jouer un rôle moteur au sein de la PESD et de s’inscrire dans une action multilatérale de la part de la diplomatie française (13) qui n’avait pas renoncé à ses velléités de puissance dans la région. En effet, la France est longtemps restée opposée au pouvoir de Kagame. Son attitude a récemment changé en raison de la volonté de rétablir des relations avec Kigali. Une réunion ministérielle pour la coopération économique dans la région des Grands Lacs devrait avoir lieu sous l’égide de la France qui cherche maintenant à se poser en tant que facilitateur pour la paix dans la région.

L’absence de leadership au sein de la « communauté internationale », le mandat inadapté de la MONUC et les problèmes de coordination entre acteurs internationaux semblent être devenus des facteurs à part entière de l’enlisement du conflit. Il n’y a pas de centre décisionnel mais une multitude de centres dont les actions en faveur de la paix sont concurrentes et parfois contradictoires.

Le conflit a des causes multifactorielles, difficilement hiérarchisables ou réductibles à un ou deux aspects. La dimension politique et institutionnelle évoquée ici est une partie, non exhaustive de la réponse. Le conflit répond à des logiques d’échelle différente, les logiques évoquées ici sont « macro », elles sont assez éloignées du conflit mais n’en sont pas moins importantes pour comprendre sa complexité. Les agendas intérieurs des pays impliqués, les compétitions régionales et internationales pour le contrôle d’une zone d’influence sont des facteurs de conflictualité à part entière qui répondent à des logiques qui leurs sont propres.

(1) Le Billon P, « Matières premières, violences et conflits armés », Revue Tiers Monde, 2003/2, n°174, 2003/2, p. 297-322
(2) Thèse défendue par le Rwanda et ses alliés
(3) Tschiyembe Mwayila, Géopolitique de la paix en Afrique médiane, l’Harmattan, 2003
(4) Braeckman C, Les nouveaux prédateurs, politique des puissances en Afrique centrale, Fayard, Paris, 2003
(5) Ibidem.
(6)« Au Finish ? Paix, sécurité et élections locales toujours en question au Nord Kivu (RDC) » in Marysse S, Reyntjens R, Vandeginste S, L’Afrique des grands Lacs, annuaire 2008-2009, l’Harmattan, Paris, 2009
(7) Braeckman C, Les nouveaux prédateurs, politique des puissances en Afrique centrale, Fayard, Paris, 2003
(8) Williame JC, La guerre du Kivu. Vues de la salle climatisée et de la véranda, Edition GRIP, Bruxelles, 2010
(9) Wintour P, « Blair takes on unpaid rôle as Rwanda adviser », Guardian, 18 janvier 2008
(10)« Au Finish ? Paix, sécurité et élections locales toujours en question au Nord Kivu (RDC) » in Marysse S, Reyntjens R, Vandeginste S, L’Afrique des grands Lacs, annuaire 2008-2009, l’Harmattan, Paris, 2009
(11) Lemarchand R, « Reflections on the crisis in eastern Congo » in Marysse S, Reyntjens R, Vandeginste S, L’Afrique des grands Lacs, annuaire 2008-2009, l’Harmattan, Paris, 2009
(12) Williame JC, La guerre du Kivu. Vues de la salle climatisée et de la véranda, Edition GRIP, Bruxelles, 2010
(13) Bagayoko N. (2004), « L’opération Artémis, un tournant pour la politique européenne de sécurité et de défense », Afrique contemporaine, n° 209, p. 101-116.
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