ANALYSES

Quels ponts entre terrorisme et criminalité ?

L’image du criminel islamisé est un trait commun au djihadisme en Europe depuis les années 1990. L’émergence et la rapide ascension de l’organisation Etat Islamique a marqué un tournant dans l’intensification du phénomène et dans la rapidité avec laquelle ces individus rallient la cause djihadiste et, pour certains, passent à l’acte violent. Une analyse menée par l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et une équipe de recherche pan-européenne tente actuellement de dresser le portrait-robot du djihadiste européen. Ce travail s’inscrit dans le cadre d’un projet visant à renforcer la connaissance des liens entre les réseaux criminels et le terrorisme en Europe, afin d’améliorer les capacités nationales et européennes de lutte contre le terrorisme.

Cette étude se base sur 8 variables identifiées par l’équipe de recherche couvrant 11 pays : lien entre criminalité et terrorisme, âge et genre, éducation et emploi, financement des activités terroristes, radicalisation, nationalité, expérience de combats à l’étranger, mode opérationnel. 225 cas ont été analysés jusqu’à présent. La France présente le volume de cas le plus important, ainsi que le plus gros contingent d’individus radicalisés au passif criminel (50 % d’entre eux). La majorité des cas étudiés sont des hommes (87 % des cas étudiés), contre 13 % de femmes, ce qui ne doit pourtant pas nous pousser à occulter la littérature florissante explorant la place des femmes vis-à-vis de la radicalisation et dans certaines organisations terroristes. 26 % des cas étudiés ont été combattants étrangers, tandis que seulement 6 % avaient une véritable expérience militaire passée. Par ailleurs, les chiffres tordent également le cou aux idées reçues quant à la théorie du « loup solitaire ». Sur 58 cas étudiés en France pour des faits de terrorisme, il n’est que 3 individus qui agissaient probablement seuls.

Un portrait-robot du djihadiste européen

La plupart des trajectoires démontrent un faible niveau d’éducation, puisque seuls 9 % des cas effectivement étudiés sont allés au bout de leurs études. Sur le marché du travail, l’insertion s’est révélée d’autant plus difficile. 40 % des djihadistes européens étaient au chômage au moment de leur arrestation ou de leur mort, contre 28 % d’entre eux ayant un emploi. Autre constat, 52 % des individus au passif criminel et ayant embrassé une cause terroriste étaient sans emploi au moment de leur arrestation ou de leur mort.

Le passif criminel de certains individus devenus des djihadistes ne signifie pas nécessairement que le financement de leurs activités ait été systématiquement illégal, bien au contraire. Si les différentes informations recueillies ne permettent que de retracer les financements de 78 individus sur l’ensemble des cas étudiés, la plupart des ressources identifiés ayant servi à financer des actions terroristes relèvent de canaux légaux (salaires, épargne, prestations sociales). Pour ce qui concerne les sources de financement illégales, ont été identifiés divers trafics de d’êtres humains, de drogues, de cigarettes, de vols ou encore de fraudes fiscales pour une minorité de cas.

Une des conclusions majeures à laquelle ce travail a pu aboutir à ce stade est que le processus d’entrée dans un groupe djihadiste s’inscrit dans une temporalité longue. 34 % des individus étudiés ont été socialisés dans des collectifs salafistes plus de cinq années avant leur incarcération pour des faits de terrorisme - et aucun d’entre eux pour une période inférieure à 6 mois. Ces résultats vont à l’encontre du préjugé selon lequel il existerait chez la majorité des terroristes un processus de “radicalisation express” : un individu désorienté et désocialisé, en quête de nouveaux repères car vivant dans un milieu anomique, et rejoignant un groupe au Levant quelques jours après avoir été en contact avec du contenu propagandiste dans le but de mourir “en martyr”. Cette approche unique des problématiques djihadistes obscurcit l’analyse du phénomène et va à l’encontre des données statistiques auxquelles nous sommes parvenues.

Le facteur géographique

A l’inverse, il est nécessaire de prendre en compte la dimension à la fois collective et individuelle des trajectoires des djihadistes français pour les comprendre. Un chiffre est probant à cet égard : 9 individus sur les 58 cas étudiés en France avaient déjà été arrêtés, avant l’année 2015, pour des faits liés à une entreprise terroriste antérieure. De plus, la moitié de l’ensemble des djihadistes étudiés avaient été incarcérés, avant leurs activités terroristes, pour des faits de petite délinquance. Cette présence non-négligeable de “récidivistes” montrent que le phénomène doit être pensé en terme de collectifs qui interagissent les uns avec les autres, de “milieux” parfois hybrides où peuvent cohabiter ou se confronter à des militants islamistes de longue date adoptant des attitudes criminelles et des délinquants sensibles à une idéologie politico-religieuse en rupture avec les normes “mécréantes”.

Enfin, la question de l’origine géographique des départs fournit une autre clé de compréhension du phénomène. En effet, l’ensemble du territoire hexagonal est inégalement concerné par le nombre de départs ou de tentatives de départs vers le Levant. La région parisienne, le Nord, les Alpes Maritimes ou encore la Haute-Garonne sont par exemple très durement touchés. Ces espaces avaient été, de longue date, marqués par le phénomène djihadiste bien avant les “printemps arabes” et l’enlisement du conflit syrien : guerre d’Afghanistan dès les années 1980, puis “décennie noire” algérienne s’étant exportée sur le territoire français pendant les années 1990, et départs pour la Bosnie avec le conflit en ex-Yougoslavie. Le phénomène djihadiste contemporain en France n’est donc pas nouveau mais revêt une importance particulière à cause de l’importance numérique qui le caractérise désormais : de quelques individus pour les conflits tchétchènes et bosniaques, il concerne aujourd’hui plus de 2000 Français pour le conflit syro-irakien.

Le terrorisme ayant frappé la France et la plupart des pays européens ces dernières années est donc bien la rencontre de problématiques transnationales (diffusion de l’idéologie salafo-djihadiste, intensification des conflits au Levant, faillite des États dans la région) et de contextes particuliers (réseaux de petites délinquances plus ou moins régulés, efficacité du système carcéral, présence de prédicateurs salafistes et de recruteurs sur le territoire hexagonal). L’ensemble de ces paramètres doivent être pris en compte pour comprendre pleinement le mouvement djihadiste français aujourd’hui.

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1. France, Royaume-Uni, Espagne, Grèce, Italie, Belgique, Autriche, Allemagne, Bulgarie, Pays-Bas, Irlande.

Article co-écrit avec Damien Saverot, Doctorant à l’Ecole Normale Supérieure, auteurs du rapport « Qui sont les djihadistes européens ? »
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