ANALYSES

« Jurisprudence Khashoggi » ? Comment les objets tech portables permettent de plus en plus à la police de résoudre les crimes

Presse
15 octobre 2018
Dans l'affaire Jamal Khashoggi, des journaux turcs ont affirmé, sans que cela soit prouvé pour l'instant, que la montre du journaliste, une Apple Watch, aurait pu être utilisée pour enregistrer ses agresseurs. Le site spécialisé Tech Crunch dément de son côté la fiabilité de l'information. Il n'en reste pas moins que les enquêteurs cherchent tout particulièrement cette montre afin de comprendre ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi.

Aujourd'hui, nos objets connectés sont-ils devenus l'équivalent des boîtes noires pour les enquêteurs ?

Oui ! Je ne peux pas vous répondre sur ce dossier précisément, n'étant pas un expert de l'Apple Watch. Le fait que le journaliste ait pu communiquer par sa montre vers son téléphone me parait envisageable. En tout cas, ce n'est pas technologiquement impossible. Après tout, une Apple Watch est un mini ordinateur. Que cet objet soit capable d'une part d'être géolocalisé, et d'autre part d'enregistrer des choses et de les transmettre à une technologie tierce (dans notre cas, à son iPhone que gardait sa femme en dehors du bâtiment), semble vraiment possible.
Il me semble que ce genre de capacités technologiques sont de plus en plus intégrées et démocratisée et participent d'une tendance lourde. Cela ne m'étonnerait donc pas.

Ce que cela révèle sur le fond, c'est que nous sommes de plus en plus traçables. Les événements de notre vie, en particulier nos déplacements physiques vont de plus en plus laisser de trace. Ainsi pour notre téléphone, notre carte Navigo, notre GPS etc. On laisse de plus en plus de traces de nos communications quelles qu'elles soient, et ce même si on n'est pas écouté par un policier en bonne et due forme après autorisation d'un juge. Il me semble que la NSA n'a eu aucun problème a écouter Mme Merkel ou M. Hollande.

En fait à partir du moment où n'importe quelle information est numérisée, elle laisse des traces quelque part, que ce soit sur les ordinateurs de la NSA ou sur notre téléphone. Même si ce que nous faisons et qui est enregistré par nos téléphones n'intéresse pas directement les services de police ou autres enquêteurs, il existe une forte quantité de méta-données qui sont très utiles, et qu'on peut utiliser pour remonter à des informations plus cruciales. C'est le stade un, qui est déjà assez inquiétant du point de vue des libertés individuelles.

Le second stade, qui n'est pas encore celui que nous connaissons, est qu'en continuant à s'équiper d'objets connectés (par exemple une "chemise connectée), on donnera encore plus d'informations sur nos activités quotidiennes. Ces objets vont parler à d'autres objets… et entre ce que dira votre montre, votre pacemaker, votre téléphone, votre t-shirt, vos chaussures, votre voiture ou votre maison, on saura beaucoup de choses sur vous. On pourra reconstituer aisément toute votre journée. Idéal pour dresser un alibi, me direz-vous, mais il restera la possibilité qu'on l'utilise contre vous – sans même partir dans une hypothèse "Big Brother" comme elle se met en place en Chine, avec les lunettes de reconnaissance faciale, ou de casquettes pour contrôler la "concentration" d'un travailleur. C'est différent de la situation actuelle où on peut savoir que nos engins de communication sont potentiellement sujets à une écoute. C'est autre chose, et autrement plus renseignant quand s'y rajoute votre T-Shirt, votre parapluie… ou votre montre.

Quelle fiabilité peut-on accorder à des informations retrouvées sur un objet connecté ? Existe-t-il une possibilité de "détourner" ou "déformer" un objet connecté ?

Oui, c'est un enjeu très important. Cela existe dans de nombreux domaines. Il y a comme possibilité le trucage des contenus. On est capable de coller votre visage sur le corps d'une personne prononçant un discours, en synchronisant le mouvement des lèvres, ou encore de vous mettre dans une vidéo pornographique. On peut aussi mettre des "false flags", des faux drapeaux, c’est-à-dire qu'on fait croire qu'il y a eu une action provenant d'un endroit alors qu'elle vient d'un autre. On peut inventer des actions imaginaires et créer ou effacer des preuves.
Tout le monde, avec le bon logiciel, peut supprimer une ligne de 1 et de 0. C'est inhérent au système numérique.

Par ailleurs, en dehors même de ces scénarios un peu rocambolesques, même s'ils sont envisageables, il faut savoir que dès qu'on rentre dans le domaine de la prédiction, il y aura le problème du faux positif. En dépit de la puissance monstrueuse des intelligences artificielles, et surtout si on rentre dans la prédiction criminelle, par exemple terroriste, il est statistiquement normal qu'on assiste à des erreurs. Une voiture avec un système de détection sophistiqué peut confondre un sac plastique ou enfant par exemple. Il y aura des erreurs – où on soupçonnera un individu de crime ou de terrorisme à tort. Il faudra toujours un contrôle humain indépendant.

En quelques sortes, ce genre d'outils apportent aux enquêteurs autant de solutions que de problème…

Oui, mais cela dépend de qui les utilise. Si la technologie de l'Apple Watch permettait de démontrer la culpabilité de l'Arabie Saoudite, cela serait une bonne chose autant pour les Droits de l'homme par exemple. La technologie a deux tranchants. Les mêmes technologies qui permettent à Assange de dénoncer des scandales peuvent servir à commettre ou couvrir des crimes, ou faire de l'espionnage industriel.
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