ANALYSES

« Dire “sois le 1er partout” résume les conflits actuels »

Presse
15 mai 2022
Interview de Anne Sénéquier - Var-matin
Quelle est la ligne directrice de cet ouvrage que vous avez initié ?

Plutôt que d’asséner des vérités, l’idée était de rendre la géopolitique accessible à toute la famille. Apporter une base structurée sur chaque thématique afin d’aller ensuite faire du lien avec d’autres choses et construire sa propre pensée.

Avec le recul, si vous deviez retoucher l’ouvrage ?

J’approfondirais sur la pensée occidentale au regard du monde. On se rend compte que l’on se fourvoie beaucoup à ce sujet. Le conflit russo-ukrainien l’illustre très bien. Lorsqu’on dit « Tout le monde condamne la Russie », c’est surtout nous, les Occidentaux ! M. Poutine, qui n’est pas si « isolé » que cela, joue sur cette géopolitique de l’émotion, ce ressenti très fort contre l’Occident, qui reste aveugle et vit dans une bulle sur nombre de sujets, de la colonisation à l’ingérence, en passant par la répartition mondiale des vaccins Covid. Aujourd’hui, si on doit se faire vacciner 26 fois, c’est parce que des variants émergents sortent des régions où justement les populations ne sont pas vaccinées faute d’approvisionnement, avec des doses d’abord destinées à nous, Occidentaux ! Le premier résultat de tout ce ressenti, ce fut la claque des tours jumelles, le 11 septembre 2001.

Vous parlez du virus, mais le tourisme, traité dans un des chapitres, n’est-il pas aussi à sa manière un « parasite » qui détruit ?

En tout cas, il va falloir le raisonner. Des programmes comme ceux de l’Unesco, avec des sites classés en péril, y contribuent. En même temps, le tourisme, c’est aller à la rencontre de l’autre. Avoir de la curiosité et cette envie de partage, plutôt que s’isoler. Il faut donc le préserver, car sans ces notions, quel avenir pour la coopération à l’échelle mondiale ? II est commun de dire que nous sommes « trop nombreux » sur Terre.

Comment faire, sans entrer dans un modèle autoritaire ?

Si l’on veut que cette transition démographique se fasse, il faut répondre aux inquiétudes des gens et comprendre le « pourquoi ». II se trouve que dans les pays où la Sécurité sociale et le système de retraite n’existent pas, ce sont les enfants qui demeurent le « pilier » et assurent ce rôle de prise en charge des vieux jours de leurs parents. II y a aussi énormément de grossesses qui ne sont pas souhaitées. L’accès à la pilule ou à l’IVG est loin d’être un droit pour tout le monde, voire même était proscrit des programmes humanitaires financés par USAID sous Trump…

Un avis sur notre santé mentale depuis 2020 ?

Mauvaise… Je le vois en consultation. L’espace de liberté résiduel par rapport à une accumulation de contraintes se réduit. L’idée, c’est de trouver dans toutes ces contraintes, hormis la pandémie ou la guerre bien entendu, celles sur lesquelles on peut modeler les choses et avoir un impact. Mieux gérer son emploi du temps pour éviter le stress au quotidien, questionner son travail. Plaît-il ? Fait-il sens ? Vais-je continuer comme ça encore trente ans ? L’objectif, c’est de questionner chaque détail de sa vie au quotidien pour tenter de retrouver un peu plus d’espace. Surtout, ne pas vouloir tout changer d’un coup, car c’est le meilleur moyen de se planter et
de retomber dans les mêmes problématiques. Agir face à un espace de liberté qui se réduit ”

Quel chapitre du livre vous tient le plus à cœur ?

« Pourquoi les guerres ? » me semble le plus important au regard de la situation actuelle, et notamment la partie titrée « Puissance et arrogance » ! On le voit bien avec cet esprit de compétition qu’on instille à nos enfants, « Sois le premier partout ! ». Dans la relation parent-enfant également, avec cette perte de patience qui fait que l’on va crier ou taper, émettre des affirmations péremptoires du style « J’ai raison et c’est comme ça ! »… Alors que l’enfant voit très bien que le parent a tort… Au final, ce qu’il retient lorsqu’il grandit, c’est : si je suis le plus fort, j’ai raison, et pour imposer mon avis, je tape ! C’est ce qui se passe aujourd’hui dans les relations internationales et les conflits. II y a un vrai travail a faire à tous les niveaux, et ça part dès le plus jeune âge pour justement changer la façon dont on éduque les prochaines générations. Tout ce qui est dans le bouquin part de là.

Propos recueillis par Laurent Amalric pour Var-matin.
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