ANALYSES

Hausse des prix des céréales : « Les marchés comptent beaucoup sur la production ukrainienne »

Presse
25 février 2022
Interview de Sébastien Abis - Libération

Constate-t-on vraiment des hausses de prix historiques sur les céréales ?


Les cours du blé et du maïs ont pris 10 % hier, et cela change toutes les heures. Les évolutions de prix que l’on constate en quelques heures sont extrêmement inédites. Il y a deux ans, la tonne de blé était à 120 euros, aujourd’hui elle est à plus de 300. Historiquement, les prix agricoles sont extrêmement volatils. Les marchés réagissent à une myriade de facteurs comme le climat, des problématiques logistiques ou des annonces politiques, mais là on a un épisode géopolitique majeur qui montre que, parfois, les prix des produits agricoles peuvent réagir fortement pour des raisons non agricoles. Le marché était déjà très nerveux à cause de la crise sanitaire, qui a intensifié les problématiques agricoles et alimentaires au niveau mondial. Certains pays ont fait des stocks, le prix de l’énergie et du fret a augmenté, ce qui a conduit à des prix très élevés. Aujourd’hui, le contexte géopolitique exacerbe une tension structurelle.


Peut-on qualifier l’Ukraine et la Russie de superpuissances agricoles ?


Elles l’ont toujours été. Athènes à l’Antiquité s’approvisionnait déjà au Pont-Euxin, l’équivalent de la mer Noire aujourd’hui. Au XIXe siècle, la Russie représentait 50 % des exportations mondiales de céréales. On a constaté un vrai réarmement agricole de la Russie depuis vingt ans, elle a tout autant valorisé sa capacité à produire des céréales que du gaz et du pétrole. C’est bon pour l’économie nationale et sa puissance à l’international. La Russie est numéro 1 en exportation de blé depuis 2016. Elle représente 10 % de la production mondiale et 20 % des exportations mondiales. A 27, l’Europe produit plus mais exporte moins. L’Ukraine est le septième producteur mondial, mais le quatrième exportateur. Elle représente 12 % des parts de marché. La Russie et l’Ukraine réunies, cela représente un tiers des exportations mondiales. On parle souvent de la dépendance de l’Europe au gaz russe, mais ce qui se joue aujourd’hui sur les céréales c’est la même chose. Si demain la Russie contrôle l’Ukraine, cela signifie qu’un tiers du blé mondial viendra de Russie. Cela lui confère un pouvoir important.


Et sur les autres céréales ?


L’Ukraine a des terres extrêmement fertiles. Avec 30 millions d’hectares de terres cultivées, c’est aussi une grande puissance agricole. Elle mise fort sur la production et l’exportation pour les mêmes raisons que la Russie. Les deux pays fournissent des produits qui sont réclamés par d’autres, et produits dans peu de régions du globe. Si on regarde à l’échelle des grandes cultures [les céréales et oléagineux, ndlr], elle produit 110 millions de tonnes et en exporte 80 millions. Les marchés comptent beaucoup sur la production ukrainienne. L’Ukraine est aussi le cinquième producteur et quatrième exportateur mondial de maïs. Cela est plus gênant pour l’Europe car 45 % des importations européennes de maïs viennent d’Ukraine. Elle représente aussi 18 % des exportations d’orge, utile pour le whisky et la bière, et 19 % de colza. C’est le premier producteur et exportateur mondial de tournesol. Elle produit 30 % de la récolte mondiale et exporte 50 % des stocks, ce qui veut dire que la moitié du commerce mondial de tournesol dépend de l’Ukraine. Il sert à faire l’huile, mais aussi à l’alimentation animale.


Pourquoi les marchés réagissent-ils ainsi ?


Les marchés réagissent nerveusement parce qu’il reste des stocks de la récolte précédente à sortir d’Ukraine. Il y a encore six millions de tonnes de blé destiné à l’exportation stocké en Ukraine, c’est l’équivalent de cent bateaux. En maïs, il reste 19 millions de tonnes. Et on ne sait pas ce qui va se passer. Est-ce que ces stocks risquent d’être dégradés ? Même si le risque est peu probable car la Russie a tout intérêt à conserver ces stocks en bon état, est-ce qu’ils vont pouvoir être exportés ? Est-ce que les infrastructures logistiques, les ports, seront encore utilisables ? Hier, des bateaux étaient bloqués en mer Noire sans pouvoir accoster. Aujourd’hui, 80 % des flux agricoles et alimentaires passent par la mer. La mer Noire permet d’exporter vers les marchés du Moyen-Orient, de l’Egypte, de l’Afrique du Nord ou, en prenant le canal de Suez, vers le golfe Persique et l’Asie du Sud-Est. Il y a aussi la question des récoltes à venir. Avec la guerre, la production risque d’être diminuée. Cela signifie moins de stocks disponibles à l’exportation l’année prochaine.


Quelles sont les conséquences concrètes de cette hausse des prix ? Faut-il s’inquiéter pour la sécurité alimentaire mondiale ?


En France, les éleveurs risquent d’être affectés à cause du prix du maïs et du tournesol utilisés pour l’alimentation animale. Il y a aussi un sujet avec les engrais [qui sont fabriqués à base de gaz]. En Europe, on importe un quart des engrais de la Russie. Pour le consommateur, ça va être une question d’arbitrage. Est-ce que ces prix vont être répercutés ? Le prix du blé va surtout avoir des conséquences sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Ces pays sont dans une hyperdépendance céréalière. L’Egypte est le premier acheteur de blé mondial : 80 % de ses importations viennent d’Ukraine et de Russie. Mécaniquement, si le prix du pain augmente cela entraîne un stress alimentaire. Ces pays n’ont pas la sécurité alimentaire qu’on a en Europe. Mais on peut imaginer que la Russie veuille satisfaire ses clients, car l’alimentation est aussi une arme de paix.


Peut-il y avoir des conséquences économiques sur la Russie ?


On peut se dire à un moment que la Russie va avoir besoin de vendre. Il va y avoir un vrai sujet si la crise dure. Mais il ne faut pas surestimer la dépendance de la Russie vis-à-vis des marchés européens. Elle a aussi un ancrage hors Europe. La Chine achète énormément de maïs à la Russie. Les deux pays ont des intérêts réciproques croissants. Il faut suivre ça. La Chine achète beaucoup de produits agricoles dans le monde et la Russie peut être une solution pour eux. Il y a une lune de miel possible entre Pékin et Moscou.


 

Propos recueillis par Pauline Moullot pour Libération.
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