ANALYSES

Guerre en Ukraine : « Beaucoup de pays importateurs de céréales vont être fragilisés »

Presse
25 février 2022
Interview de Sébastien Abis - Pleinchamp

L’invasion russe en Ukraine peut-elle compromettre la sécurité alimentaire mondiale ?


Sébastien Abis : Les premiers concernés par de l’insécurité alimentaire, ce sont les Ukrainiens. Tout théâtre de guerre a des conséquences immédiates sur les vies quotidiennes.   Il est important de rappeler que pour le blé, le maïs, le tournesol, mais aussi un peu de soja, beaucoup de colza, de l’orge, l’Ukraine est une grande puissance productive. Ses productions nourrissent le marché mondial parce que l’Ukraine a des besoins intérieurs limités et donc des volumes importants qui sortent à l’export. L’Ukraine, c’est 12% des exportations mondiales de blé, en maïs quasiment 20%, en colza 20%. En tournesol, c’est la moitié de l’exportation mondiale! Forcément, tout cela va ajouter de la nervosité, voire beaucoup de nervosité sur les marchés agricoles. Or, nous étions déjà avec des prix extrêmement élevés, de la volatilité ces derniers mois. Il y aura forcément des impacts sur les prix moyens parce qu’il n’y a pas beaucoup d’alternatives en termes d’origines et donc beaucoup de pays importateurs vont être fragilisés.


Est-ce qu’il faut s’attendre à des pénuries dans certains pays importateurs ?


Sébastien Abis : Est-ce que les volumes ukrainiens qui restaient à sortir cette année en maïs ou en blé vont pouvoir sortir ? En maïs, il y avait encore 9 millions de tonnes à sortir, en blé 6 à 7 millions de tonnes. Si les ports sont détruits, si la circulation, le transport logistique ne sont pas permis, on peut avoir de la casse. Tout cela va évidemment avoir un impact sur la stabilité des approvisionnements agricoles mondiaux, les prix. Je n’oublie pas non plus les engrais, parce que la Russie produit beaucoup d’ammoniaque et d’urée, l’Ukraine aussi. Ce n’est pas négligeable, le cours des engrais est déjà très élevé. On peut avoir des conséquences non négligeables sur les coûts de ces intrants indispensables à l’activité agricole. Le tout, c’est de savoir jusqu’où des pays vont pouvoir payer très cher une nourriture qui est déjà très élevée. On peut avoir des conséquences dans certains pays où l’aspect socioéconomique est déjà à fleur de peau concernant le prix de l’alimentation. L’inflation est générale sur la planète entière, sauf en Europe et en France, pour faire court. L’Égypte, par exemple, fait venir 90% de son blé de Russie et d’Ukraine. Elle regarde évidemment de près l’emballement des cours et ce que cela peut signifier pour son marché intérieur.


Des pays comme les États-Unis ou la France ont-ils des stocks qui permettraient de servir en urgence des pays comme le Liban ou l’Egypte ?


Sébastien Abis : On a toujours des stocks de sécurité, dont les volumes ne sont pas connus. Sur du très court terme, sans doute que les volumes pourraient le permettre. Sur le blé, assurément, encore qu’il faut voir. La France, pas toute seule, c’est certain, donc il faudrait une coalition pour satisfaire les besoins. En revanche, sur des marchandises comme le maïs, le tournesol, là, il y a un problème. La moitié du maïs européen importé vient d’Ukraine. On n’est pas dans des tendances de production haussières de maïs en Europe, donc on n’a pas forcément des relais. Si tout cela perdure et s’aggrave, si demain l’Ukraine ne produit pas et ne peut pas exporter, qui la remplace ? La question est ouverte et le temps agricole, c’est le temps long, mais c’est sûr qu’il faut commencer à y penser si l’affaire s’enlise.


 

Propos recueillis par Pleinchamps.
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