ANALYSES

Le retrait d’Afghanistan : vingt ans de guerre pour rien ?

Interview
12 juillet 2021
Le point de vue de Karim Pakzad


En marge du retrait des forces américaines et occidentales d’Afghanistan, les talibans reconquièrent un par un les districts afghans, mettant en déroute l’armée afghane et menaçant de reprendre, à terme, le pouvoir à Kaboul. Face à cette recrudescence de la menace talibane et à l’heure du retrait américain, le constat est amer : la situation sur le terrain ne semble pas s’être améliorée, voir semble s’être dégradée. Existe-t-il encore des perspectives pour l’Afghanistan, autres que celle d’un retour des talibans au pouvoir ? Le point avec Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de l’Afghanistan.

Le retrait des soldats américains et de l’OTAN suit son cours, et le vendredi 2 juillet, la grande base militaire de Bagram, lieu symbolique de cette guerre, est évacuée. Plusieurs mois après la décision de mettre fin à l’intervention occidentale face aux talibans, peut-on parler d’une guerre pour rien pour les États-Unis ?

Au bout de 20 ans de guerre menée par les États-Unis en Afghanistan, les conditions d’évacuation de la grande base militaire de Bagram, symbole de la présence militaire américaine en Afghanistan située à 50 kilomètres de Kaboul, sont assez significatives de l’empressement et de l’urgence dans lesquels s’organise le retrait des forces américaines. Les responsables militaires afghans ont précisé par la suite qu’ils avaient pris connaissance du départ des troupes américaines quatre heures après, lorsque l’électricité de la base avait été coupée. Après la destruction de matériels et armements sophistiqués, près de trois millions d’armes et de matériels ont été laissés sur place, dont plusieurs dizaines de voitures blindées sans clés, des armements légers avec leurs munitions, etc. Le lendemain, une partie de ce matériel se retrouvait déjà sur les étals du marché noir de Bagram. Cette évacuation a été humiliante pour les Américains tout en nourrissant la colère de ceux qui leur faisaient confiance en Afghanistan.

Cette guerre s’est achevée sur une défaite, prévisible depuis les années 2010-2011, lorsque Barack Obama avait décidé d’envoyer 20 000 soldats supplémentaires pour l’achever une bonne fois pour toutes, décision à laquelle s’opposait Joe Biden, alors vice-président.

Au cours de cette guerre destructrice, plus de 70 000 soldats afghans, 100 000 civils ainsi que 4 000 soldats de la force internationale, dont 88 soldats français, sont morts. Les talibans sont devenus immensément plus forts qu’il y a 20 ans et aspirent aujourd’hui à revenir au pouvoir. C’est ce constat qui pousse à qualifier, 20 ans après, cette guerre d’« absurde », mais aussi d’« humiliante » pour l’image des États-Unis, et de « destructrice et sanglante » pour la population afghane.

Les talibans s’emparent de multiples districts dont celui de Panjwai, ancien foyer taliban, le 4 juillet dernier. La nuit suivante, à la suite d’affrontements entre l’armée et des talibans dans le nord-est du pays, des milliers de soldats afghans se sont réfugiés au Tadjikistan. Depuis le départ progressif des Occidentaux, quelle est la situation de l’armée afghane ?

Les talibans qui se trouvaient dans une position de force vis-à-vis de l’OTAN, puis des forces américaines et de l’armée afghane depuis maintenant plus de dix ans, ont conclu un pré-accord de paix avec les Américains en février 2020 à Doha. Or, dans cet accord, par lequel les Américains avaient pratiquement accepté toutes les exigences des talibans, un des articles prévoit que les talibans ne lancent pas d’attaques contre des centres provinciaux. Il faut savoir que l’Afghanistan est administrativement divisé en 34 provinces et 364 districts. Après cet accord, les Américains ont encouragé des discussions politiques directes entre les talibans et le pouvoir de Kaboul, qui ont commencé il y a quelques mois à Doha. Or, les Américains étaient beaucoup plus mécontents du gouvernement de Kaboul que des talibans. Ces derniers ont respecté leur engagement : ils ont totalement arrêté leurs opérations contre les soldats américains ou étrangers alors que le gouvernement afghan traînait des pieds dans les négociations, notamment sur la question de la libération des prisonniers talibans. Cela explique pourquoi au début du mois de mars, Antony Blinken, le nouveau secrétaire d’État américain, a envoyé une lettre au président afghan, considérée humiliante pour les Afghans, qu’il a rendu publique et dans laquelle il énonçait un plan de négociation entre les talibans et le gouvernement à travers trois points essentiels. Ces derniers auraient pu constituer l’agenda de la conférence internationale prévue fin avril à Istanbul, conférence avortée finalement par le refus des talibans qui exigeaient auparavant la libération de leurs membres dans des prisons de Kaboul et la suppression des noms de leurs dirigeants toujours inscrits sur la liste noire de l’ONU. Le plan américain proposait des négociations garanties par la communauté internationale entre les deux partis afghans, le retrait définitif des troupes étrangères et la mise en place d’un gouvernement de transition en incluant les talibans. Malgré le fait que ce plan ait été quasiment en faveur des talibans, ces derniers ont retardé leur prise de décision – prenant pour excuse la période du ramadan – pour finalement le refuser, dénonçant le manque de sincérité du gouvernement de Kaboul et des Américains. Or, ce vendredi 9 juillet, on a appris de la bouche du chef de la délégation talibane, mollah Shahabuddin Delavar, en visite officielle à Moscou, que son mouvement avait adressé une lettre au gouvernement afghan par l’intermédiaire de Zulmaï Khalilzad, l’envoyé spécial des États-Unis, proposant un plan de paix et qu’ils n’avaient pas reçu de réponse. Des opposants internes au gouvernement dénonçaient aussi depuis plusieurs mois l’obstacle que constituait Ashraf Ghani, le président afghan, sur la voix d’une paix négociée.

Après une courte période d’hésitation, Joe Biden a finalement décidé de mettre en œuvre la politique de son prédécesseur, Donald Trump, visant au retrait total des forces américaines d’Afghanistan. C’est à ce moment-là, au début du mois de mai, que les talibans ont commencé leurs offensives contre les positions gouvernementales partout dans le pays. À ce jour, ils occupent près de 140 districts – sur les 364 districts que compte le pays -, dont certains sont particulièrement stratégiques, tels que les points de passage et les douanes à la frontière du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Iran. Les offensives de l’armée afghane, dispersée à travers le pays, ont été mal conduites. Les soldats sont mal armés et mal nourris, parfois sans réelle motivation, ce qui pousse certains d’entre eux à déserter, y compris au Tadjikistan voisin, d’autres à rejoindre les rangs des talibans avec leurs armements. La contre-offensive de l‘armée pour reprendre des positions perdues se fait attendre. Il ne faut pas oublier qu’au sein des forces armées, il existe plusieurs dizaines de milliers de forces spéciales, formées et armées par les États-Unis et l’OTAN, et dotées de forces aériennes. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas à la veille de la chute des grandes villes comme Kaboul ou de grands centres provinciaux. Mais les talibans parviennent néanmoins à faire pression sur le gouvernement en occupant, comme nous l’avons vu, de nombreux districts et en coupant des voies de transport essentielles pour l’approvisionnement des capitales. Cela fait neuf jours que la population de Kaboul n’a pas d’électricité, les talibans ayant dynamité les sources d’électricité achetées auprès des pays d’Asie centrale. Quant aux petites entreprises, plusieurs centaines d’entre elles à Kaboul et dans d’autres villes ne sont plus en activité de par le manque d’électricité. La guerre va peser lourd sur la vie de la population afghane.

Et maintenant, que va-t-il se passer sur le plan politique ? Au vu de l’évolution de la situation, quels scénarios peut-on envisager pour l’Afghanistan ?

Le retrait américain se déroule à la fois sur le plan militaire et politique. Même si Joe Biden a promis de continuer à aider l’Afghanistan en donnant à l’armée afghane (3,3 milliards de dollars cette année et 3 milliards de dollards l’an prochain ainsi que du matériel de guerre), il est évident que cette aide ne fera que prolonger la guerre. Le gouvernement afghan n’est pas en situation de la gagner, celle-ci n’ayant pas été concluante avec 150 000 soldats et des contingents de soldats étrangers. Ce retrait américain risque de replacer la guerre dans sa dimension régionale. Joe Biden ne cesse de répéter que les États-Unis ont atteint leur objectif en Afghanistan, car désormais aucun groupe terroriste ne peut menacer le territoire américain à partir de ce pays, oubliant au passage que les Américains et les membres de l’OTAN ont mené une guerre de dix ans contre les terroristes talibans.

Les pays de la région n’ont pas attendu le retrait des soldats américains pour nouer des relations avec les talibans provoquant l’ire de Washington qui accuse sans fondement la Russie et l’Iran de soutenir et d’armer les talibans. Depuis l’avancée des talibans sur le terrain, la diplomatie chinoise, russe et iranienne s’active. Ce vendredi 9 juillet, la Chine a dénoncé l’irresponsabilité américaine qui a créé une situation de chaos en Afghanistan.

Téhéran fut notamment le lieu d’une rencontre entre talibans et représentants de Kaboul ce mercredi 7 juillet. D’après leur déclaration, il y a quelques heures, les deux partis se sont engagés à trouver une solution politique. Les talibans se sont engagés à ne pas lancer d’offensive contre Kaboul, c’est-à-dire à écarter la possibilité d’une prise de pouvoir par la force et à s’ouvrir à la négociation. Cependant, au vu de leur présence actuelle sur le terrain, ils ne négocieront pas avec le régime de Kaboul comme ils auraient pu négocier hier ou avant-hier. Quant au gouvernement, il a envoyé une délégation de haut niveau en Russie pour étudier la possibilité de recevoir de l’aide de Moscou sur le plan militaire, notamment dans le nord du pays, une demande qui semble irréalisable. Ce jeudi 8 juillet, le ministre des Affaires étrangères qatari s’est rendu en Afghanistan pour tenter de relancer sérieusement les négociations de paix entre les deux partis. Si les Américains, les Européens et même les Nations unies sont hors-jeu en Afghanistan, l’Iran devient un pays incontournable au point que Washington a considéré l’engagement de Téhéran comme constructif.

Après Téhéran, une délégation des talibans s’est rendue le 9 juillet à Moscou où elle a fait des révélations sur leur contact avec le gouvernement de Kaboul. La situation est telle que même les Indiens, farouches opposants aux talibans qui ne voyaient en eux que des agents pakistanais et refusaient tout contact avec eux, ont finalement pris contact lors d’une rencontre organisée à Doha.
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