ANALYSES

ANOM : un épisode « qui fera date » dans la « guerre technologique » aux trafiquants

Presse
8 juin 2021
Interview de David Weinberger - Notre temps



Que nous révèle l’opération « Bouclier de Troie » ?

Les nouvelles technologies cryptées sont utilisées massivement par les trafiquants et criminels de tous types. Ils bénéficiaient d’une avance significative avec l’apparition des méthodes de téléphonie cryptée. Et aujourd’hui les forces de police réussissent à reprendre la main et à frapper très fort, avec ce qui peut-être considéré comme un cheval de troie.

L’expression n’est pas usurpée ?

A chaque période de l’histoire, on voit que les criminels peuvent disposer d’un avantage technologique sur les forces de l’ordre qui, au bout d’un moment, réussissent à s’adapter et à reprendre le contrôle. On l’a vu dans l’utilisation des voitures dans les années 70 et 80, la téléphonie mobile avec l’utilisation de différents téléphones et puces, puis les messageries cryptées type WhatsApp. Là, on s’est rendu compte qu’ils utilisaient des systèmes globaux sécurisés. Les groupes criminels ont cru qu’ils étaient hors de portée, mais depuis Encrochat (réseau de communications cryptées infiltré puis démantelé en 2020 par la France et les Pays-Bas, ndlr), on entre dans une nouvelle séquence. Les forces de l’ordre ont réussi d’une part à infiltrer ces messageries cryptées, et d’autre part à mettre en place des systèmes dédiés. C’est une affaire qui, avec Encrochat, fait date dans l’histoire contemporaine de la lutte contre la criminalité.

Les groupes criminels disposent donc de capacités d’investissement énormes ?

Certains groupes criminels peuvent investir des sommes significatives dans la recherche et développement (R&D). Dans le trafic de drogue, on l’a vu sur les méthodes de camouflage, de transport, les sous-marins fabriqués sur mesure, les méthodes de fabrication des faux papiers. Il n’est pas rare qu’une organisation criminelle perde un moyen de transport à plusieurs millions d’euros, sans que cela lui pose de problème financier réel. Ces groupes-là peuvent investir des dizaines de millions d’euros sur ce genre de choses.

Quelle est l’étape suivante de cette course-poursuite technologique ?

On peut tout imaginer. Ils doivent déjà essayer de trouver des parades, sachant que communiquer de manière sécurisée est un enjeu majeur. On peut imaginer de nouveaux réseaux, satellitaires ou autres. Au Mexique, il y a des réseaux faits maison qui permettent de ne pas utiliser les réseaux classiques. On sait qu’il y a une internationalisation des activités criminelles. Il a été de plus en plus simple de coordonner des trafics, de transporter des biens illégaux aux quatre coins du monde et cela a augmenté l’importance de la communication.

Quid de la bonne vieille méthode des porteurs ?

Une des stratégies de contournement de cette guerre technologique peut passer par le retour à des systèmes extrêmement simples, type messager ou pigeon… On sait que plus il y de la technologie, plus ça ouvre des possibilités d’être piraté et surveillé. On l’a vu avec les téléphones : beaucoup de trafiquants sont revenus à des portables des années 2000 parce qu’ils sont beaucoup moins sensibles au piratage. Mais nous sommes sur un élan de globalisation des activités économiques. Et les activités criminelles sont entrelacées dans l’économie réelle, donc suivent les mêmes tendances.

Avec un petit temps de retard ?

Plutôt un temps d’avance ! La motivation des organisations criminelles se résume en deux points : l’activité est extrêmement rémunératrice et les risques vont jusqu’à l’incarcération ou la mort. Donc la motivation est très forte pour être à la pointe des méthodes et des technologies. Par ailleurs, par rapport à des administrations publiques ou des entreprises privées, ils n’ont pas de limites liées aux contraintes règlementaires ou normatives. Cela leur donne plus de flexibilité.



 

Propos recueillis par l’AFP, publié dans Notre temps.
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