ANALYSES

Le mannequin russe devenu une star en Chine, la culture du Sang Wenhua… et le miroir qu’ils nous tendent

Presse
7 mai 2021
Interview de Emmanuel Lincot - Atlantico
En Chine, le mannequin russe Vladislav Ivanov est la nouvelle star du pays… à ses dépens. Participant d’une téléréalité par hasard, le candidat a tout fait pour se faire exclure quitte à afficher une humeur désagréable durant les concours de chants. Sa contre-performance plait et pour le public il apparait comme un rejet de la culture chinoise axée sur la réussite. Est-ce le symbole d’une jeunesse qui commence à rejeter les slogans de propagande « d’énergie positive » du PCC ? Qu’est-ce que la culture du Sang Wenhua ? 

C’est venu alors qu’on ne s’y attendait pas ou plutôt, et c’est intéressant, la censure est passée outre. Donc on a voulu que le côté provoc de ce jeune touche son public, ce qui de toute façon a indisposé une partie des programmateurs de cette émission de téléréalité ; programmateurs qui ont sans doute un peu trop misé sur le look de ce jeune premier, russe en effet, et alors que les relations sino-russes n’ont jamais été aussi bonnes. En quoi, ce dérapage, par ailleurs très convenu car mûri en amont, fait-il sens ? Démographiquement parlant, les jeunes Chinois ayant entre 18 et 35 ans sont près de 380 millions. C’est une frange importante de la population qui semble en grande partie hermétique au discours nationaliste et performatif du régime. Beaucoup sont sensibles à la culture « sang », terme qui signifie « funérailles », en chinois, mais dont l’acception nous renvoie à des postures désinvoltes, à un refus total de souscrire à une société de consommation ou à des valeurs telles que le travail, la famille, la patrie. Cette culture se reconnaît à des goûts musicaux qui sont aussi ceux des chanteurs du groupe de l’arc en ciel à Shanghai. Leur attitude volontairement avachie contraste avec la raideur et le volontarisme que souhaite cultiver le régime. Bref, le régime a des difficultés à conquérir de jeunes citoyens aigris pour la plupart par un modèle social autoritaire et qui ne leur donne pas vraiment d’espoir d’amélioration de leur quotidien, à la différence de la précédente génération. Les loyers sont hors de prix, les meilleurs diplômes ne donnent pas nécessairement accès aux meilleurs emplois…Bref, à quoi bon ! C’est le côté Beat generation qui prévaut. Vladislav Ivanov est en cela un idiot utile. « Idiot » (idiotês), au sens grec : c’est celui qui se singularise, parce qu’il en a la possibilité, et ce, au nom du plus grand nombre. Son style est d’ailleurs parfaitement hybride. Il est une synthèse entre la racaille soft des banlieues moscovites et le minet bon chic bon genre pastichant celui des danseurs de la K-Pop. Succès garanti d’un entre-soi qui rappelle aussi que ce qui vient de la Russie est tendance. A chacun sa modernité, en somme. En tout cas, pour des générations de Chinois, c’est aussi une constante : on regarde plus vers Moscou que Washington. Et les effets de mode y participent aussi.

Le sentiment d’impuissance de nombreux jeunes chinois cherche-t-il à tout prix une catharsis par tous les moyens ? La performance de Vladislav est-elle chinoise ou l’apport d’une âme russe prompte au nihilisme ? 

Ce n’est pas le répertoire des Pussy Riots ! C’est moins musclé mais cela n’en reste pas moins mélancolique et désabusé. Ce n’est pas du Vyssotski non plus mais on reste dans le genre qui correspond à l’élégie. Nombre de cinéastes russes ont sacrifié à ce genre (je pense à Tarkovski ou à Sokourov) sans parler de la littérature qui n’est pas sans entrer en résonance avec tout un répertoire chinois également. Que reste-t-il lorsque la société vous refuse de parler du présent ? Aborder le passé, c’est aussi une façon de parler de l’avenir. Bref, cette société de jeunes n’est pas vraiment en accord avec la société d’en haut.

L’aquabonisme dont il use à la perfection dans cette série télévisée est-elle le reflet de nos sociétés qui n’offrent qu’un avenir sombre et terne ? 

Je me garderai bien de ce genre de généralités car il suffit d’observer par exemple toute une partie de la société française, et des jeunes en particulier, pour voir qu’au contraire, notre société a tous les atouts pour accueillir l’avenir avec optimisme. La Covid nous a décillé les yeux sur nos vulnérabilités mais aussi sur nos capacités à nous reprendre en main. Pourquoi ? Parce que nous sommes une démocratie où l’innovation prévaut, où le conflit et l’approche pragmatique des problèmes auxquels nous sommes confrontés nous poussent à nous réinventer, à devenir en somme beaucoup plus intelligents. La Chine, c’est le contraire. C’est une société où le mensonge, la suspicion et la délation sont la règle.  Comment construire une société de confiance dans ces conditions ? Comment associer les jeunes à l’image d’un pays que le régime entend promouvoir et qui, dans les faits, correspond de moins en moins à la réalité ? L’acteur Ge You – l’« Oblomov » chinois – que tous les Chinois regardent à la télévision devient l’incarnation de ce rêve qui, chaque mois un peu plus, devient un cauchemar. On le voit dans la série « J’aime ma famille » (wo ai wo jia) systématiquement vautré sur son sofa. « Ne vous occupez pas de moi, je suis un raté » est son slogan à travers lequel se reconnaissent une part croissante de Chinois. Il y a là un jeu de mot dans cette phrase : « fei chai » (en français : raté) est une dérision homonyme faite à partir de « fa cai » qui signifie « faire fortune ». Tout un programme ! Nul n’est dupe désormais des promesses du régime et les jeunes lui tournent le dos, sachant au vu de l’expérience vécue par leurs parents et grands-parents à quoi s’en tenir de toute façon.
Sur la même thématique
Le duel États-Unis/Chine