ANALYSES

La Birmanie, théâtre d’une opposition sans précédent au cœur d’une répression sanglante

Interview
8 avril 2021
Le point de vue de Barthélémy Courmont


Le 1er février 2021, l’armée birmane a organisé un coup d’État, renversant le gouvernement démocratique en place dirigé par Aung San Suu Kyi. Depuis, les manifestations pro-démocratiques ne faiblissement pas malgré la sévère répression que subissent les Birmans de la part de la junte qui a repris le pouvoir. Qu’en est-il aujourd’hui de la situation en Birmanie ? Que fait la communauté internationale ? Le point avec Barthélemy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Le coup d‘État en Birmanie a eu lieu le 1er février 2021, il y a maintenant plus de deux mois. Pouvait-on s’attendre à une telle opposition de la part du peuple birman et à une telle répression de la part de la junte ?

Le coup d’État était prévisible, compte tenu des pressions croissantes du gouvernement démocratiquement élu sur les militaires et leurs privilèges. De plus, dès l’élection du 8 novembre, les militaires ont dénoncé des irrégularités, et la tension est progressivement montée à partir de cette date. De la même manière, la résistance de la population birmane, qui a soutenu, à plusieurs reprises, à une écrasante majorité la Ligue nationale pour la démocratie et les avancées démocratiques, n’est pas une grande surprise. La société civile birmane a très fortement évolué au cours des dernières années, et est très engagée politiquement, surtout depuis la démocratisation du pays. L’activité de la presse, les réseaux sociaux ou les mouvements associatifs témoignaient – avant d’être placés sous étroit contrôle ou interdits par l’armée – de ces mutations. Par ailleurs, les Birmans ont connu un demi-siècle de dictature militaire, aussi sont-ils mieux placés que quiconque pour en connaître la réalité, et y opposer une résistance farouche. L’armée a sans doute sous-estimé la détermination de la population, qui reste, deux mois après le coup d’État, très fortement mobilisée, en dépit de l’atmosphère de terreur que les militaires imposent. Elle se retrouve dès lors dans une impasse, car accentuer les pressions pourrait conduire à une véritable guerre civile, et lâcher du lest reviendrait à faire la démonstration de sa faiblesse. Ce coup d’État fut, et c’est une satisfaction, très mal préparé par les militaires, qui ont sans doute pensé que le coup de force du 1er février suffirait à paralyser toute forme de résistance. Les jeux ne sont pas encore faits.

Ces manifestations pro-démocratiques mettent-elles en exergue des aspects inédits comparées aux célèbres manifestations notamment d’août et septembre 1988 ?

Comme je l’ai indiqué, la population birmane est mieux informée, et donc mieux préparée qu’en 1988, mais aussi 1990 ou plus près de nous en 2007. Elle s’est aussi structurée autour de groupes politiques, associatifs, syndicalistes ou religieux, qui jouent un rôle très important dans la mobilisation. Cela s’explique par le fait qu’en 1988, la junte passait d’un leadership à un autre, mais sans processus de démocratisation et d’ouverture au monde, tandis que dans le contexte actuel, les Birmans ont fait l’expérience de dix ans d’ouverture, et de cinq ans de démocratie. Cette différence est essentielle, et elle se constate notamment dans la très forte mobilisation des jeunes, qui mettent en avant leur souhait de ne pas vivre ce qu’on vécut leurs parents, à savoir la dictature militaire. L’autre grande différence vient de l’importance de la mobilisation, qui associe mouvements politiques et démocrates d’un côté, groupes ethniques et religieux de l’autre. En organisant le coup d’État, les militaires ont tenté de diviser les Birmans en proposant aux partis ethniques d’être associés au nouveau gouvernement, mais quasiment tous ont refusé et se sont à l’inverse progressivement mobilisés contre ceux qui furent, pendant des décennies, leurs adversaires. Le nouveau gouvernement se retrouve ainsi confronté à une population déterminée, mais essentiellement pacifique, mais aussi à des groupes armés prêts à passer à l’acte et à utiliser la violence si nécessaire, comme certains évènements récents, comme la prise d’une caserne par les groupes Karen, l’ont démontré.

Des civils birmans continuent de se faire tuer tous les jours dans les rues de Rangoun, et la réaction internationale semble loin d’être suffisante. Peut-on encore attendre une action de la part de la communauté internationale ?

On voit, avec le nombre croissant de victimes, que la situation se durcit et que les militaires n’ont d’autre choix que de faire usage de la violence. Cela a évidemment un impact sur la perception de ce coup d’État, et le décrédibilise totalement aux yeux des observateurs étrangers. On voit ainsi dans les pays de l’ASEAN une mobilisation populaire inédite en ce qui concerne des évènements en Birmanie, et si les réactions de la communauté internationale sont insuffisantes – mais qu’est-ce qui serait suffisant ? – elles sont importantes, que ce soit par le biais de sanctions et de condamnations, mais aussi d’une mobilisation sur le terrain, où les ambassades occidentales jouent un rôle clef dans la transmission de messages de soutien aux manifestants. Même la Chine, au départ présentée comme le principal soutien aux militaires, et dénoncée comme tel par de nombreux manifestants, se montre critique des hommes forts de Naypyidaw et se voit endosser un costume de médiateur. Les soutiens doivent se maintenir, et s’il est de plus en plus difficile de communiquer avec les manifestants, cela reste possible et a bien sûr un impact sur leur détermination. Cela dit, et quand bien même les sanctions ont un impact réel, les militaires étant des acteurs importants de l’économie birmane, elles ne suffiront pas à inverser la tendance. C’est la mobilisation et la détermination des Birmans, le rôle des groupes armés ethniques et l’implication des communautés bouddhiques qui restent la clef du succès de ce mouvement de résistance.
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