ANALYSES

Tempêtes à venir sur la sécurité alimentaire mondiale ?

Tribune
15 mars 2021


La pandémie de Covid-19 a dégradé depuis plusieurs mois la situation alimentaire des personnes les plus vulnérables de la planète. Cette tendance pourrait s’accroître avec la crise économique qui s’amplifie. À plus forte raison, si l’offre agricole dans le monde se contracte, risque potentiel en 2021. Plusieurs questions stratégiques se posent à court et moyen termes.

Des équilibres agricoles et alimentaires mondiaux structurellement fragiles

Rappelons tout d’abord une évidence historique : l’agriculture et l’alimentation sont des facteurs de paix. L’instabilité géopolitique et les difficultés humaines se développent quand elles sont absentes – sur un espace, dans une période, au sein d’un foyer[1]. Cela fait des millénaires que tous les êtres vivants doivent se nourrir. Nul n’échappe à cette nécessité. Si les produits de la mer ne doivent pas être oubliés de l’équation alimentaire, ce sont d’abord ceux de la terre qui apportent la sécurité alimentaire.

La population mondiale a doublé au cours des 50 dernières années. Plus de bouches à nourrir, et plus d’exigences de la part de ces consommateurs. L’explosion des classes moyennes entre la décennie 1990 et 2010 a renforcé les dépendances intercontinentales, d’autant que les sociétés, éprises de liberté, veulent accéder à tout et tout au long de l’année. Il faut donc rapprocher l’offre de la demande, car peu de régions parviennent à produire en grande quantité de la nourriture. Si l’agriculture est présente dans tous les pays, les volumes et les variétés agricoles s’avèrent très hétérogènes. Nous avons donc assisté à une mondialisation des systèmes alimentaires, pour satisfaire le consommateur. Alors que 90% de la nourriture reste à domicile et dans le pays de sa récolte ou production, le reste est internationalisé. Pour certains produits (fruits exotiques, céréales, sucre, soja, café, cacao, huiles, épices, lait, etc.), le chemin des marchés mondiaux est même plus significatif, car peu de zones en cultivent, mais la planète entière en consomme.

Des dynamiques inquiétantes actuellement

En 2020, la situation a globalement été ambivalente, bien qu’il faille toujours insister sur les disparités géographiques et socio-économiques qui fragmentent le monde dans ses performances agricoles et ses tendances de consommation.

D’un côté une offre agricole robuste, grâce à des récoltes mondiales favorables en 2019 et au premier semestre 2020, très peu d’accidents climatiques et une relative stabilité du prix et du commerce international de produits agricoles de base. Il faut rappeler ici que les agriculteurs et les entreprises du secteur n’ont pas été confinés, mais bien au front de la bataille productive pour fournir aux populations ces biens indispensables. En revanche, depuis l’été 2020, les marchés se tendent et l’inflation sur les produits de base est significative, notamment sur le sucre, les huiles et les céréales. L’indice FAO des prix alimentaires mondiaux a augmenté de 27% entre avril 2020 et mars 2021. Il est à son plus haut niveau depuis 2014. Ce renchérissement est lié notamment aux achats massifs effectués par la Chine, mais également à ces nombreux pays qui doivent inévitablement recourir aux importations pour construire leur sécurité alimentaire. Quand les prix s’emballent, que les coûts logistiques et le fret maritime augmentent et que le spectre d’un embargo à l’export est agité par certains États agricoles pour protéger leur marché domestique, le réflexe de beaucoup d’acheteurs est…d’intensifier les courses avant que les produits ne manquent ou que la facture de ces importations ne devienne budgétairement insoutenable. À cela s’ajoutent des conditions climatiques moins propices aux récoltes et les effets de la crise pandémique sur les circuits de distribution, locaux ou régionaux, sans oublier les mobilisations de main d’œuvre qui se sont parfois taries.

À l’autre bout de la chaîne, des consommateurs secoués par la polycrise de Covid-19. Avec d’abord le défi de la faim qui frappe un habitant sur neuf dans le monde et qui nécessite une mobilisation humanitaire de tous les instants. D’ailleurs en 2020, le prix Nobel de la paix a été attribué au Programme alimentaire mondial (PAM). Son directeur général vient de rappeler que la faim tuait chaque jour bien davantage que le coronavirus et que le meilleur vaccin contre cette tragédie-là s’appelle la nourriture. Combien de personnes, privées de leur mobilité, de leur travail et de leur revenu, plongent en ce moment dans l’insécurité alimentaire ? Un récent rapport estime que plus de 160 millions de personnes sont tombées dans l’extrême pauvreté et la faim en raison du Covid-19[2]. N’oublions pas que la pauvreté génère toujours de la faim ou de la précarité nutritionnelle. Cette réalité universelle vaut pour l’Europe ou la France, où le nombre d’individus fragilisés sur le plan alimentaire s’est accru avec la crise du Covid-19. Environ 2,1 millions de Français ont ainsi bénéficié d’une aide alimentaire[3] depuis le début de l’année 2021 et la moitié avaient commencé à y avoir recours depuis moins d’un an, dont 20% pour la première fois depuis cet hiver 2020/2021.

Réflexions prospectives

Trois considérations sont à faire pour se projeter un peu plus loin dans le temps que les prochains mois.

  1. A contrario de 2020, rien ne peut dire si les grands équilibres du système agricole et alimentaire mondiaux pourraient tenir en cas de nouvel épisode pandémique demain : l’analyse des variables permet même d’esquisser plusieurs scénarii contrastés si nous devions faire face à la résurgence d’un virus[4]. Dans le domaine du Vivant, en agriculture comme dans la santé, la morphologie des crises n’est jamais identique et des cycles longs existent par-delà les vicissitudes conjoncturelles. Le Covid-19 n’est-il pas un puissant rappel pour que nous puissions distinguer davantage l’essentiel du superflu et ainsi savoir distinguer avec constance quels enjeux traversent les époques et sont notre affaire à tous au quotidien ?

  2. Aucun pays ne désarme sur le plan agricole ; certains (Chine, Russie, États-Unis) font même de ce secteur un axe central de résilience intérieure et d’influence extérieure. La crise du Covid-19 réveille même les États qui en avaient sous-estimé la valeur. Dans les débats animés du moment sur la souveraineté et l’autonomie stratégique de l’Europe, ou de la France, l’alimentation figure parmi les priorités. Cela reclasse l’agriculture en haut des agendas sur ce continent qui est, soulignons-le, celui où la sécurité alimentaire est la plus grande car bâtie depuis plus d’un demi-siècle sur une organisation en commun des marchés, des règles et des moyens économiques. Le Covid-19 va-t-il conforter l’importance de la politique agricole commune (PAC), qui conditionne la sécurité d’un demi-milliard de consommateurs européens ?

  3. Le paysage sanitaire et socio-économique actuel ne paraissant pas se clarifier, le risque est réel de voir les vulnérabilités alimentaires s’accroître dans les mois ou années à venir. Nous parlons d’un milliard de personnes ici pour qui la bataille du quotidien sera avant tout de pouvoir manger. En outre, la moitié de la population mondiale dépense encore plus de la moitié de ses revenus pour se nourrir. À l’échelle du globe, rares sont ceux qui peuvent débattre de la seule qualité des produits qu’ils consomment. L’accès et le prix déterminent donc encore le comportement de beaucoup de personnes. Et pourtant, bien manger, en quantité et en qualité, constitue l’un des meilleurs moyens pour construire sa santé à long terme. Comment renforcer l’accès à une alimentation de qualité pour tous demain ? Il en est de même pour l’agriculture : produire mieux permet de renforcer la résilience à long terme des écosystèmes à même de fournir des aliments sains et durables. Comment continuer à produire tout en réparant la planète ? Vastes chantiers, que la crise de Covid-19 complexifie terriblement.


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[1] Abis (Sébastien) et Blanc (Pierre), Géopolitique de l’agriculture, collection « 40 fiches illustrées pour comprendre le monde », Eyrolles-IRIS, 2020.

[2] Baquedano (Félix), Christensen (Cheryl), Valdes (Constanza) et Abrehe Zereyesus (Yacob). « COVID-19 Working Paper: International Food Security Assessment, 2020-2030: COVID-19 Update and Impacts on Food
Insecurity ». USDA, Economic Research Service, January 2021.

[3] Institut CSA, « Banques alimentaires : le profil des bénéficiaires de l’aide alimentaire », étude CSA, 23 février 2021.

[4] Abis (Sébastien), Brun (Matthieu) et Le Lay (Aymeric). « Covid-24 : scénarios pour des mondes agricoles et alimentaires immunisés ? », Sébastien Abis éd., Le Déméter 2021. IRIS éditions, 2021, pp. 25-39.




Cet article est publié dans le cadre de l’Observatoire (Dés)information & Géopolitique au temps du Covid-19 de l’IRIS.

 
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