ANALYSES

La relation saoudo-américaine entre dans une période de réalisme

Tribune
18 février 2021


Après une lune de miel qui aura duré quatre ans, les Saoudiens se retrouvent confrontés à une administration américaine décidée à être beaucoup plus regardante sur les questions de droits de l’Homme et sur la conduite de la guerre au Yémen. Les Saoudiens sont contraints à multiplier les gestes d’apaisement envers la nouvelle administration américaine. D’autre part, les États-Unis connaissent le poids de Riyad dans la région et savent qu’aucun accord avec l’Iran quelle que soit la forme qu’il pourrait prendre ne pourra se faire sans l’assentiment du royaume.    

Le 10 février dernier, la militante des droits de la femme Loujain al Hathloul (Hazloul) était libérée après 1001 jours de détention. Cette libération n’est pas une surprise puisqu’en décembre dernier, les autorités judiciaires du pays avaient aménagé sa peine pour qu’elle puisse être libérée sur parole à brève échéance. Cela ne signifie pas que Mme Al Hathloul est totalement libre pour autant. Elle aura trois ans de mise à l’épreuve et cinq ans d’interdiction de sortie du territoire saoudien. D’autres activistes ont également été libérés ; il s’agit de deux médecins saoudo-américains, le Dr Walid Al Futhai, fondateur de l’hôpital de Djeddah, et le Dr Badr Al Ibrahim, qui a été libéré en attente de son jugement le 8 mars. Le Département d’État américain a déjà fait savoir qu’il suivait le cas de ce dernier avec beaucoup d’attention. Par ailleurs, les peines de mort prononcées à l’encontre de trois jeunes chiites, dont Ali Al Nimr, arrêtés en 2012, alors qu’ils étaient mineurs, ont été commuées à dix ans de prison. Ils devraient être libérés l’année prochaine.

Ces libérations et autres allègements de peines ne doivent pas nous faire oublier que beaucoup de détenus d’opinion, surtout des femmes, sont encore incarcérés en Arabie saoudite. Elles n’ont pas eu la chance de la forte médiatisation dont a bénéficié Mme Hathloul. C’est le cas de Nauf Abdel Aziz, Iman al Nafjan, Samar Badawi, Nassima Al Saddah, Maya al Zahrani, toutes arrêtées pour avoir défendu les droits des femmes.

Il est vrai que l’Arabie Saoudite a entrepris une réforme de son système judiciaire. En 2020, le nombre d’exécutions (27) a diminué de 85% par rapport à l’année précédente. La condition de la femme s’est améliorée. Les Saoudiennes peuvent voyager seules et conduire des véhicules, mais d’énormes contraintes légales et sociétales demeurent et la parité est loin d’être acquise. D’autre part, la liberté d’opinion et la libre parole exposent ceux qui osent braver les interdits à de lourdes sanctions pénales sous des prétextes éprouvés par tous les régimes autoritaires : terrorisme, complot en vue de renverser le régime ou relations avec des puissances étrangères.

L’Arabie saoudite de Mohamed Bin Salman veut faire oublier l’affaire Khashoggi, assassiné au Consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul en octobre 2018. Ce tragique assassinat a durablement terni l’image du royaume même si l’administration Trump avait fermé les yeux et maintenu des liens très cordiaux avec le Prince Héritier saoudien en lui apportant tout son soutien. Il n’en est pas de même pour Joe Biden qui avait eu des mots très durs pendant sa campagne à l’égard du régime saoudien.

Les mots ont été rapidement suivis d’effet. L’administration américaine a fait savoir à l’Arabie saoudite qu’elle suspendait ses livraisons d’armes utilisées dans le conflit au Yémen. Même s’il reste une inconnue sur ce point : Les États-Unis ayant par ailleurs réaffirmé leur engagement à la défense du royaume et n’ont pas spécifié le type d’armes qui étaient visées par cette suspension. Il n’en demeure pas moins que les Américains se montrent de plus en plus impatients et souhaitent l’arrêt de ce conflit qui n’a que trop duré à leurs yeux. Les Américains tirent la conclusion de l’échec de l’option militaire. Les Saoudiens ont été incapables de s’imposer sur le terrain et les Houthis (Ansarallah) maintiennent leurs positions, notamment à Sanaa, et ne montrent aucun signe de faiblesse.

L’autre camouflet adressé à Riyad est la décision de retrait des Houthis de la liste des organisations terroristes du département d’État. Liste sur laquelle ils avaient été placés dans les derniers jours de l’administration précédente. Certains chefs d’Ansarallah et de leur mouvance demeurent toutefois visés par des sanctions américaines.

Pour bien signifier aux Saoudiens qu’ils entendaient s’impliquer dans la recherche d’une solution, les Américains ont nommé Timothy Lenderking, envoyé spécial pour les affaires du Yémen. Timothy Lenderking, un diplomate de carrière connaît bien la région et a été en poste à Riyad de 2013 à 2016. Aussitôt nommé, Lenderking s’est rendu en Arabie saoudite pour y rencontrer le Commandement de la coalition contre les Houthis au Yémen.

La position critique des États-Unis vis-à-vis de Riyad ne signifie pas pour autant une remise en cause de l’alliance traditionnelle qui existe entre les deux pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des exercices conjoints entre les Marines et les armées de l’air viennent de se terminer en Arabie saoudite. Le ministre saoudien des Affaires étrangères Fayçal Bin Farhan ne manque pas une occasion de souligner le caractère stratégique de la relation entre Washington et Riyad.

L’administration Biden sait très bien que si elle souhaite renouer le dialogue avec les Iraniens pour parvenir à un accord, cela ne pourra se faire sans l’accord des Saoudiens et d’autres pays de la région comme les Émirats arabes unis, pays qui avait été écarté des discussions de l’accord de 2015. Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite en premier lieu entendent bien prendre part aux futures discussions si elles voient le jour.
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