ANALYSES

Les conséquences économiques du Covid-19 et ses enjeux géopolitiques

Tribune
30 novembre 2020


La pandémie de Covid-19 a, comme tout le monde le sait, des conséquences économiques, qui même un an après le début de la propagation du virus, restent difficiles à évaluer.

La crise économique s’est déroulée en trois actes pour l’instant et deux autres pourraient suivre. Le premier acte commence au mois de janvier lorsque la Chine confine, entraînant la fermeture de nombreux sites de production dans ce pays et des ruptures d’approvisionnements dans de nombreux secteurs d’activité, c’est le choc de l’offre. La propagation du virus conduit ensuite au deuxième acte de cette crise, le choc de la demande, au moment de l’instauration du confinement dans plusieurs pays. La poursuite de la circulation du virus et les risques de nouvelles vagues épidémiques créent ensuite une incertitude suffisamment grande pour peser sur la reprise des économies, c’est le choc de confiance et le troisième acte de cette pandémie. L’avenir reste incertain, mais il est fort probable que l’arrivée de vaccins ou d’un traitement permettra une reprise vigoureuse de la croissance économique dans le courant de l’année 2021, soit le quatrième acte. À plus long terme, tant les déséquilibres mis en évidence par cette crise aux multiples facettes, que les conséquences liées à une augmentation sans précédent des dettes publiques et privées préparent la ou les prochaine(s) crises financière, économique, sociale ou politique ; ce sera le cinquième acte de cette pandémie.

Une pandémie qui a affecté différemment les régions du monde



Alors que l’Asie et l’Océanie, relativement peu affectées par la pandémie, semblent aujourd’hui protégées d’une deuxième vague, les pays les plus durement touchés continuent encore aujourd’hui à subir les assauts du virus à l’image des États-Unis ou de l’Amérique latine, mais aussi plusieurs pays européens. À ce stade, il reste difficile d’identifier des facteurs expliquant ces différences. En Amérique du Nord, en Amérique latine ou en Europe, certains pays ont été relativement préservés. Comment expliquer, en effet, que la Belgique, le Luxembourg ou la Tchéquie affichent plus de 40 000 cas positifs au Covid-19 par millions d’habitants quand l’Allemagne dépasse à peine les 10 000 cas et alors même qu’elle teste massivement depuis le mois de mars ? Comment expliquer encore les différences très nettes entre le Canada, le Mexique et les États-Unis ?



La variable géographique n’est donc pas suffisante, pas plus que la densité de la population, l’ampleur et la sévérité des confinements respectifs des pays ou des mesures de protection imposées (sauf peut-être dans le cas du masque, beaucoup plus massivement porté en Asie ou encore en Allemagne dès le début du confinement), pas plus que l’âge moyen de la population puisque tant la Chine que le Japon sont des pays où le vieillissement de la population est massif. La santé des populations a également pu être évoquée comme facteur possible et c’est certainement un facteur aggravant comme aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Brésil, mais d’autres pays sont eux aussi concernés par l’essor des maladies chroniques et pourtant moins affectés par le virus (cas du Mexique ou des pays du Moyen-Orient). Quant à l’efficacité des systèmes de santé, l’argument est des plus contestable au vu des pays impactés et de ceux qui le furent moins. Reste la question de la validité des statistiques, mais là encore, les énormes différences entre les pays ainsi que les concordances entre certains pays semblent indiquer que même si les chiffres ne sont pas totalement fiables, ils indiquent néanmoins des tendances indiscutables.

Quelles conséquences économiques ?

Les conséquences économiques de cette pandémie vont être très différentes suivant les pays en partie pour des raisons directement liées au Covid-19 et à la manière dont il les a touché. Les pays les plus affectés sont aussi ceux qui connaîtront les ralentissements économiques les plus importants. C’est ainsi l’Asie qui s’en sort le mieux ainsi qu’une partie de l’Afrique, réussissant même pour certains pays comme la Chine, le Vietnam, le Kenya ou la Côte d’Ivoire à réaliser une croissance de leur PIB si l’on se fie aux dernières prévisions de Fonds monétaire international (FMI).



La pandémie seule n’explique pourtant pas tout et les choix politiques faits pour lutter contre le virus apparaissent décisifs. Le choix de la santé au détriment de l’économie se traduit ainsi directement dans les chiffres de la croissance ou de la décroissance des pays en 2020, renforcé aussi par l’ouverture des économies aux échanges extérieurs. Les pays européens payent ainsi le prix fort de leur intégration subissant un choc de l’offre lié à l’européanisation de leurs chaînes de valeur, mais aussi un choc de la demande, du fait de confinements plus stricts qu’ailleurs dans le monde.

Quelle reprise dans ce contexte ?

Au début de la crise, les analystes étaient très divisés quant à la nature de la reprise économique à la suite d’une crise relativement inédite, liée à une pandémie et intervenant dans un contexte incertain à plusieurs titres (changement climatique, montée des inégalités, mouvements sociaux multiples, confrontation sino-américaine, etc.).

La période estivale et le déconfinement, mais aussi la forte reprise économique en Asie suite à la quasi-disparition du virus dans cette région du monde, semblent indiquer qu’une fois le virus maîtrisé, la croissance peut repartir très vite et fort. C’est aussi ce qu’indiquent les prévisions du FMI en octobre et l’année 2021 signerait la date de cette reprise. Il est clair que le rebond est net dans les pays ayant subi les reculs les plus notables de leur PIB en 2020. Pour autant, les prévisions de croissance même si elles se confirment, ne rattraperont pas l’année perdue en 2020.



Par ailleurs, la nature même de cette crise fera appel pour en sortir à la résilience non seulement des économies, mais aussi de populations et d’entreprises durement touchées par le ralentissement inédit des économies. Une entreprise qui disparaît est une perte nette de PIB, d’emplois et d’innovation pour plusieurs années et de la même manière, une famille déclassée par la crise risque de devoir attendre longtemps avant de pouvoir restaurer son niveau de vie. Les mouvements sociaux qui s’étaient multipliés à la fin de l’année 2019 ne devraient donc pas se calmer dans le contexte.

Côté entreprises, par ailleurs, l’après-crise sera probablement différente de la situation qui prévalait. Outre un certain nombre d’habitudes qui vont modifier les comportements des travailleurs ou des consommateurs, les secteurs économiques ont été impactés de manière très différente. On peut ainsi distinguer quatre situations :

– Les secteurs qui ont profité de la crise et en sortiront renforcés. C’est le cas des toutes les entreprises du numérique ;

– Les secteurs qui ont été épargnés ;

– Les secteurs affectés par la pandémie et ses conséquences sur nos modes de vie (aéronautique, automobile ou tourisme par exemple). La reprise pour ces secteurs reste très incertaine, car elle dépendra en effet du retour à la normale ou à l’inverse, des changements de comportements des consommateurs ou des entreprises  ;

– Les secteurs affectés par le confinement (restauration et commerce « non-essentiels ») qui devraient nettement profiter de la reprise économique et des libertés retrouvées.

La reprise dépendra aussi des modèles économiques qui seront portés par les politiques publiques ou les investisseurs. Elle aura toutefois des conséquences géopolitiques qui sont déjà perceptibles.

Quelles conséquences géopolitiques ?

Au-delà de la crise économique, l’année 2020 aura incontestablement des conséquences géopolitiques qui sont liées tant à la diffusion du virus qu’à sa gestion par les pouvoirs publics et aux conséquences économiques de la pandémie. Cette dernière ne constitue pas une rupture en tant que telle, mais elle tend à accélérer les tendances qui préexistaient avant le virus. Elle conduit donc à poser plusieurs questions :

> Une accélération du déclin occidental ?

Même s’il ne faut jamais sous-estimer la résilience de l’économie américaine qui était dans une situation de croissance inédite de par son ampleur et sa durée, force est de constater que la présidence Trump a multiplié les erreurs dans la gestion de la pandémie et des tensions internes aux États-Unis sur toute cette période. Le repli sur soi, qui plus est, pourrait empirer encore la situation, alors que le déficit commercial avec la Chine se creuse nettement depuis l’été.

Le choix de la place et du rôle que veut occuper l’Europe sera plus que jamais déterminant, cette pandémie la mettant à la croisée des chemins. Les égoïsmes nationaux et le manque de solidarité ont pu choquer au début de la pandémie. Les initiatives de la Commission européenne, sa volonté de peser à l’extérieur en se construisant une souveraineté européenne, et à l’intérieur au travers du plan de relance annoncé ou de la capacité qui lui est offerte de s’endetter, le rôle pivot et décisif de la BCE, sont autant de signes encourageants dont il faudra voir s’ils se poursuivent alors qu’après l’élection de Joe Biden aux États-Unis, certains Européens appellent déjà à une restauration de la relation transatlantique.

> Le 21e siècle, siècle asiatique ?

Incontestablement, la fin de l’épidémie en Asie et la reprise prématurée de l’économie asiatique offrent un avantage unique à ce continent, vraisemblablement bien décidé à en tirer parti. C’est ainsi qu’il faut interpréter la signature récente du Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP ou partenariat économique régional global) par quinze économies asiatiques ou d’Océanie, soit 1/3 de la population, du PIB et des échanges mondiaux. Cet accord de libre-échange négocié depuis plusieurs années regroupe à la fois les trois grandes puissances économiques de la région (Chine, Japon et Corée du Sud), mais aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ainsi que les pays de l’ASEAN, cette intégration régionale constituée à la fin des années 1960 avec pour objectif de renforcer les pays de la région face au géant chinois.

La presse de ce pays, Chine en tête, n’a pas hésité à comparer l’initiative à l’intégration européenne traduisant l’ambition de pays très différents, mais ayant bien compris les enjeux de se construire un destin commun autour d’un marché asiatique commun et prospère profitant à plein des différences et donc des complémentarités de chacun : complémentarité des chaînes de valeur, croissance potentielle des marchés de consommation grâce à un effet « rattrapage » entre des pays comme la Birmanie ou le Cambodge disposant d’un revenu par tête de 1500 dollars par an quand l’Australie dépasse les 50 000$.

Cette initiative est également un signe que la Chine a pris acte de la volonté de découplage des États-Unis et qu’elle se recentre sur l’Asie au travers des routes de la soie, mais aussi de ce partenariat, comptant en bénéficier pour atteindre son objectif de première économie mondiale à brève échéance.

Le 21e siècle sera donc très certainement celui de l’Asie, reste à savoir si dans ce contexte, il sera multilatéral et ouvert.
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