ANALYSES

« Nous allons devoir apprendre à vivre avec la covid-19… elle ne disparaîtra pas ! »

Presse
27 juillet 2020
Au niveau de la Covid-19, il n’est pas forcément évident de se faire un avis, d’autant plus sans être dans le milieu médical. Il est possible de lire tout et son contraire. Quelle est, selon vous, la situation en France en cette fin juillet ?

 Des personnes ont des avis très tranchés, mais je trouve cela un peu gênant, car nous naviguons à vue.

Nous avons quelques instruments, des modèles, mais aussi les exemples des pays voisins ou ailleurs dans le monde et finalement, il se passe tout et son contraire.

Prenez l’exemple des USA, nous pensions qu’ils étaient à la fin de la première vague, mais elle se prolonge et ils la magnifient. En Afrique, jusque-là épargnée, l’épidémie prend maintenant une certaine ampleur.

Il n’y a pas de possibilité d’être certain sur quoi que ce soit. La seule certitude que nous ayons c’est que le virus circule toujours.

Au niveau mondial, l’épidémie est à son apogée depuis le début de son apparition, avec presque 250 000 nouveaux cas par jour, à ce rythme, il y aura 25 millions de nouveaux malades fin août 2020, sur la planète.

Il ne faut pas se leurrer, la réouverture des frontières et la reprise des vols, représentent des risques supplémentaires.

Sans parler des gestes barrières…

Nous allons devoir nous adapter sérieusement, car quand je vois l’application des mesures barrières en France, j’ai de serieux doutes.

Nous avons eu dans le Sud de la France et dans d’autres secteurs, un esprit France Libre, en raison du faible nombre de cas.

Cela ressemble un peu à ce que nous avons connu au début de l’épidémie en Europe : c’est loin, il n’y a pas de risque.

Il existe tout un amalgame d’idées, des préjugés et des préconçus qui font que les personnes pensent être en sécurité.

Les gens disent que c’est l’été, il fait chaud, donc le virus ne circule pas… Ce n’est pas vrai. Il est plus facile de nier que de prendre les bonnes résolutions, comme de porter le masque.

Il faut que les jeunes prennent aussi conscience de l’importance de la situation.

Etre un maillon de transmission est un problème pour soi, mais aussi pour son entourage, c’est une vraie problématique que la population ne saisisse pas cela.

Et ce n’est pas parce que vous avez 25 ans ou moins que vous ne pouvez pas rencontrer des personnes à risques.

Pour en revenir aux frontières. Ne sommes nous pas allés trop vite ? Nous aurions pu nous priver de voyager en Europe durant un été, pour ainsi mettre à mal l’épidémie…

Nous avons vendu le confinement en disant : ce sont quelques semaines pénibles, mais ça ira bien après.

Aujourd’hui, nous nous rendons compte que cette mesure ne suffit pas. Concernant les frontières, nous n’avons pas réussi à coordonner leur réouverture, chacun a fait ce qu’il a voulu aussi bien avec ses frontières que celles extérieures.

Par exemple, la Croatie accepte des vols des USA, cette prise de décision autonome est un peu navrante. Nous avons échoué à établir une stratégie commune.

Au 15 juin, date de la réouverture des frontières, la situation sanitaire était correcte. La propagation était sous contrôle, même s’il y avait la résurgence de quelques clusters.

Sauf que petit à petit, le R0 (vitesse de propagation du virus, ndlr) n’a cessé de remonter, pour dépasser en France 1,2 contre 0,6 au moment du déconfinement.

Un peu à l’image du Portugal, la propagation du virus se fait lors des réunions de famille, des repas entre amis.

Le virus se moque du fait que les personnes se connaissent depuis 20 ans, encore une fois, la désinvolture face à la situation pose problème.

Les décisions du gouvernement concernant la levée des restrictions pour limiter la propagation du virus se sont accélérées depuis juin. Le gouvernement a-t-il été à la hauteur ?

Les décisions ont été motivées par la reprise de l’activité économique.

Après il faut remettre dans le contexte, d’un R0 inférieur à 1, une épidémie qui régressait, aucun cluster important, donc l’urgence est redevenue l’économie.

En plus des difficultés de grands groupes, le gouvernement ne pouvait pas se permettre de voir péricliter l’industrie touristique.

Les voyants étaient au vert, l’exécutif a voulu limiter la casse. Maintenant, nous avons cru que la population était en capacité de se responsabiliser aussi bien pour soi que pour protéger les autres, c’est là où nous avons fait une erreur.

La population française a des difficultés à considérer que si elle fait attention à elle, elle fera attention aux autres.

Nous n’anticipons pas, nous sommes dans la réaction, c’est un gros problème.

Justement ce R0 est très critiqué, car il ne révèle pas vraiment la réalité sur la circulation du virus, étant donné que nous avons des clusters présents un peu partout, mais un virus assez peu présent…

C’est vrai, mais la présence des clusters démontre que le virus est présent en France et n’importe où.

Il n’y a aucun endroit où nous pouvons dire que le territoire est covid-free et que nous sommes totalement en sécurité.

La problématique est là. Les indicateurs sont basés sur les tests, ou d’autres sur les motifs de déplacements aux urgences. Malgré tout, cela démontre que le virus est présent.

Du fait des ouvertures des frontières, les mouvements de populations, même au niveau infranational, il y a une possible circulation accrue. Il est nécessaire de se responsabiliser.

L’obligation de porter un masque dans les lieux publics clos est une évidence, mais à un moment donné, il faudra être plus global en considérant un port du masque généralisé dans les lieux publics.

D’autant que se pose la question de la pollution de ces outils de protection. Une fois sortis des boutiques, les gens jettent les masques. Si l’obligation du port est généralisée, alors cela ne sera plus le cas.

Pour les détracteurs d’une telle mesure, il ne faut pas oublier qu’un chirurgien porte le masque toute la journée, avec un tablier de plomb et cela ne l’empêche pas de vivre.

Ce n’est pas agréable, voire même pénible, mais si nous voulons réduire le risque et mettre le virus derrière nous, le plus rapidement possible, c’est la seule façon que nous avons pour ne pas perdre le contrôle.

Vous dites ça, alors que le port du masque dans les lieux publics clos est déjà difficilement accepté par une partie de la population. En cas de non-respect, cela pourrait bien être une situation problématique…

Nous y sommes déjà, dans la mesure où nous avons besoin que la population ait confiance envers les autorités sanitaires, mais ce n’est pas le cas.

L’OMS a été très décriée, il est indispensable que les gens aient confiance dans leur exécutif, sauf qu’aujourd’hui ce n’est pas le cas, en France y compris.

Nous ne faisons pas partie des pays ayant réussi à aller au-delà du clivage politique durant cette crise sanitaire.

Si nous voulons avoir un changement de comportement, il est indispensable que les Français aient confiance dans leur gouvernement.

Au début de l’épidémie, Didier Raoult a dit que la maladie allait disparaître par elle-même, comme tous les virus de l’histoire. Nous voyons que l’été n’est pas nécessairement un frein à sa prolifération. Le virus va-t-il disparaître de lui-même ?

Un virus, ça ne disparaît pas.

Il y a actuellement 13 millions de porteurs comptabilisés dans le monde, donc cela signifie sans doute que nous avons eu le double de personnes malades.

La maladie est dorénavant endémique, elle fait partie de notre bibliothèque virale.

Nous allons attendre de voir ce que donne le virus, une fois qu’il aura fait le tour de la Terre, car pour l’instant l’Afrique n’a pas traversé la vague pas plus que d’autres pays aussi.

Après, un vaccin efficace serait une bonne chose : mais cela fait 32 ans que nous avons un vaccin pour la Polio et la maladie n’est pas éradiquée.

Il est donc important que nous apprenions à vivre avec ?

Oui, car c’est une certitude qu’il ne disparaîtra pas.

Il est présent sur l’ensemble des continents, dans quasiment tous les pays, d’autant plus que nous ne savons pas avec certitude de quel animal il émane.

Une équipe de l’OMS est présente en Chine pour détecter le réservoir souche et ceux intermédiaires. Même si nous arrivions à faire en sorte que plus aucun humain ne soit contaminé ou contaminant, il n’en reste pas moins que nous ne connaissons pas l’animal à l’origine.

Il ne faut pas juste se dire : attendons de voir, les problématiques sont très nombreuses, comme par exemple le mouvement anti-vaccin.

Mieux que le vaccin, il y a l’immunité collective. Est-ce une bonne solution ? La Suède a pris le parti de ne pas confiner pour atteindre une immunité collective haute. Sauf que le pays a eu énormément de morts par rapport à ses voisins…

 Attention, ce n’était pas un confinement contraint, mais volontaire. Sauf qu’en Suède, la population a confiance dans son exécutif et ses autorités, donc ils ont pu se permettre cela.

De plus, l’objectif n’a jamais été d’atteindre l’immunité collective, mais plutôt de préserver l’économie, tout en limitant les risques de contaminations.

Puis la Suède s’est lancée dans une course à long terme pour être prête à la fin de l’année 2020, contrairement à nous qui avons une visée immédiate.

Vont-ils mieux s’en sortir que les autres ?

Non, car il n’y a pas d’immunité collective. La fourchette très haute des estimations atteint 25% de la population, alors qu’ils ne sont même pas à 15%.

Une immunité collective, pour atteindre 60%, se construit sur plusieurs années. Il serait possible d’obtenir cela en ayant un facteur de reproduction très important, sauf que ce n’est pas le cas en ce moment.

Nous avons eu 167 000 cas en France, pour 67 millions d’habitants, alors imaginez ce qu’il nous faut comme facteur de reproduction du virus pour que nous atteignions l’immunité collective.

Devons-nous craindre l’automne qui arrive, une saison habituellement plus propice à la propagation des virus ?

En effet, car à cette période nous allons dans des lieux fermés, d’autres pathologies vont revenir comme la grippe ou autres.

Nous verrons fin septembre où nous en sommes au niveau local, national et international, ce sera déterminant.

Le gouvernement va mettre en place des tests PCR obligatoires à l’arrivée sur le territoire français, mais pendant les 24h pour analyser l’échantillon, la personne peut aller où elle veut.

Si le test est positif, le voyageur doit revenir se mettre en quatorzaine, sauf que pendant ce laps de temps, il est possible de contaminer pas mal de personnes.

Il y a un lot d’incohérences et chaque goutte d’eau peut faire déborder le vase, le problème se situe là.

Tout le monde se considère comme une infime goutte d’eau, en fait nous faisons tous partie du verre.

En France, la seconde vague, tant brandie par certains confrères, se produira-t-elle avec certitude ?

Nous devons la craindre maintenant, car elle se produira en fonction de ce que nous ferons dans les prochaines semaines.

Si nous ne craignons pas cette seconde vague, elle arrivera, c’est une certitude. Il est possible de l’éviter.

Pour finir, le Président américain parle énormément du vaccin, où en sommes-nous ?

Il y 123 vaccins en phase préclinique, 23 en phase clinique, dont 5 en phase trois, c’est-à-dire qu’ils sont testés sur l’homme.

Chacun se positionne sur une technique différente, cela donne l’impression d’une guéguerre des laboratoires, ce qui est un peu vrai, mais malgré tout, ces approches différentes permettent aussi d’affiner la meilleure solution.

Pour le moment aucune conclusion ne peut être tirée, tant que les tests ne seront pas terminés.

Le vaccin expérimental de Moderna va être testé sur 30 000 personnes aux Etats-Unis, nous aurons les résultats définitifs en octobre 2022.

S’il fonctionne, il se peut que les Américains soient vaccinés avant la fin des tests, mais cela signifie que nous n’aurons pas une certitude sur les effets à long terme et sur le pouvoir du vaccin.

Nous n’aurons pas la possibilité d’avoir un vaccin rapidement et de dire que nous avons gagné contre la maladie.

Donc dans deux ans, nous saurons s’il nous protège pendant deux ans.

Nous pouvons produire un vaccin qui protège immédiatement, mais rien ne dit que ce soit encore le cas dans les prochains mois.
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