ANALYSES

L’Iran, sous tensions internes et externes

Interview
22 novembre 2019
Le point de vue de Thierry Coville
 


La crise économique et sociale dans laquelle l’Iran se trouve semble s’intensifier aussi bien en interne qu’en externe. Le gouvernement a coupé internet alors qu’une centaine de personnes aurait été tuée dans les manifestations suite à l’annonce de la baisse des subventions de l’essence. Dans le même temps, les forces de Téhéran en Syrie ont été frappées par Israël. Le point sur la situation avec Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Pourquoi cette crise économique et sociale ?

Le gouvernement iranien a annoncé brutalement une mesure de hausse du prix de l’essence jeudi 14 novembre, une décision, en Iran comme dans d’autres pays, habituellement durement ressentie par la population. L’essence est très subventionnée dans ce pays et cette décision intervient dans un contexte économique et social extrêmement dégradé : profonde crise économique depuis le retour des sanctions américaines, récession de -9,5 % dans le pays en 2019 d’après le FMI, inflation à 40 % d’après les chiffres iraniens, un chômage probablement au-dessus de 20 %, une pénurie de médicaments, etc. Le pays traverse une crise très grave. Prendre ce type de décision dans un tel contexte revient à s’exposer à des réactions de forte intensité, notamment chez les plus précaires, qui sont les plus impactés par cette décision.

Il y a tout de même une rationalité économique derrière la décision de Téhéran, la question de la baisse des subventions n’étant pas récente en Iran. Le paradoxe est qu’elle a été recommandée par les grands organismes internationaux et économistes libéraux, jugeant l’essence trop subventionnée dans le pays. Ahmadinejad, l’ancien président iranien, avait déjà commencé à baisser les subventions sur l’essence en 2010, mais à l’époque il avait compensé cette décision par des versements d’argent en liquide à la population iranienne. Le fait que l’essence soit tant subventionnée conduit à une surconsommation, ce qui pose aussi des problèmes pour l’environnement, sachant que Téhéran, par exemple, est très pollué notamment à cause de l’utilisation de vieilles voitures. D’autre part, la hausse du prix de l’essence devrait permettre de limiter la contrebande d’essence avec les pays limitrophes, qui était encouragée par la différence entre les prix de l’essence dans ces pays et en Iran. Par ailleurs, le gouvernement souhaiterait commencer à exporter de l’essence, ce qui signifie qu’il faut limiter la consommation en interne. La nécessité de diversifier les exportations est une priorité en Iran, car les exportations de pétrole ont chuté du fait des sanctions, passant de 2,2 millions de barils par jour début 2018, à 600 000 aujourd’hui.

Enfin, le gouvernement iranien doit faire face à un effondrement des recettes de l’État du fait de l’embargo pétrolier. Cette hausse du prix de l’essence permet au gouvernement d’accroître ses recettes qui, a-t-il annoncé, serviront à financer des aides financières aux 18 millions de ménages les plus pauvres, soit 60 millions de personnes en Iran. Mais dans un contexte de crise aussi grave, les plus pauvres ne font pas confiance au gouvernement. Cette promesse de redistribution de l’argent récupéré n’a donc pas suffi à calmer la colère de la rue.

Comment interpréter les répressions massives des autorités iraniennes ?

Avec les sanctions américaines et la dégradation du contexte économique et social en Iran, la popularité de Hassan Rohani est en chute libre. Dans le rapport de force en interne, les « ultras » ont beaucoup plus de poids dans les décisions prises. Cette décision d’une diminution des subventions sur l’essence vient d’ailleurs d’un conseil qui réunit l’exécutif, le judiciaire et le législatif, qui a pris cette décision brutalement sans qu’il y ait eu d’annonces préalables du gouvernement. Les forces de sécurité sont plutôt contrôlées par les ultras, et Rohani n’a plus vraiment la main sur la gestion du pays en interne. Les ultras au pouvoir en Iran considèrent tous les troubles comme des enjeux sécuritaires et entretiennent le discours classique que les manifestants seraient téléguidés de l’étranger, ce qui est faux. Le degré de violence et la répression atteints aujourd’hui sont inédits dans le pays, et sont beaucoup plus élevés que lors des émeutes de 2017 ou des manifestations de 2009.

Rohani dans ses récentes déclarations a repris le discours des ultras en disant que les émeutiers étaient téléguidés de l’étranger, ce qui est assez surprenant dans la mesure où il avait dit en 2017 qu’il fallait écouter les manifestants. Mais il y a une logique claire dans sa démarche : suite à sa perte de popularité, il durcit son discours et se rapproche du guide pour chercher des appuis. Il souhaite maintenir une unité dans un régime qui se pense en situation de quasi-guerre avec les États-Unis. Tout ceci illustre bien que ce sont les ultras qui sont à la manœuvre.

Israël a frappé des dizaines de cibles appartenant notamment à la force iranienne des gardiens de la révolution en Syrie. La réaction israélienne est-elle justifiée au vu la présence iranienne en Syrie ?

Israël ne permettra jamais l’installation des pasdarans à ses portes et a mené plus de 200 frappes contre les forces iraniennes en Syrie depuis plusieurs mois. Celles observées cette semaine sont dans cette continuité.

Téhéran proteste, mais est plutôt dans une stratégie attentiste par rapport aux attaques, poursuivant un but de long terme qui vise à renforcer sa présence en Syrie. La stratégie iranienne ne change donc pas en dépit des attaques israéliennes.
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